Les extraordinaires divagations d’Agnès Boulloche et sa faune

Un peu en retard, à cause d’un septembre culturellement très fertile, j’ai enfin trouvé le temps d’aller écumer les cimaises de la Cultureinside gallery (1), où madame Paris, l’aimable galeriste, m’a accueilli avec son usuelle prévenance et m’a guidé entre les créations extravagantes de la peintre Agnès Boulloche. Venue une 1ère fois pour une expo collective en 2014 et ensuite seule exposante en janvier 2017, il semblerait qu’elle ait préféré cette fois notre fraicheur automnale à nos frimas d’hiver, plus proche des douceurs de l’Île de Ré, où elle séjourne régulièrement, du moins de corps. En effet son esprit, lui, circule n’importe où, sauf dans ce monde bassement matérialiste, que nous considérons à tort, comme le seul et unique réel. Je dis bassement, donc de manière obtuse et bornée, car l’authentique matérialisme ne se limite pas à la fraction de matière que perçoivent nos sens. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit, l’entend ou ne la touche pas normalement, qu’elle n’existe pas. N’importe quel physicien vous le confirmera.

Justement, l’expo «Agnès Boulloche et sa faune», parlons-en! Quel titre mieux approprié trouver à son univers mystérieux? Pour nous, communs mortels d’une culture marquée par cette vanité judéo-chrétienne qui nous prétend créées à l’image de Dieu, la faune, c’est un monde inférieur, animal, vis-à-vis duquel on a dressé une barrière, jadis inexistante. La faune (féminin) vient en effet du latin faunus, faune (2) (masculin), demi-divinité mi-humaine-mi-animale de la nature, comme nombre de démiurges animant traditions et légendes, avant que fût dressée cette barrière fictive toujours refusée par de nombreux peuples plus proches de la nature, barrière de plus à plus contestée de nos jours. Alors, quand je lis sur son site Internet «Agnès est une revenante qui rêve les yeux grands ouverts», en introduction à une biographie sommaire, apparemment écrite par un tiers qui doit encore en découvrir maints aspects, je m’inscris partiellement en faux. Il est vrai qu’elle rêve les yeux grands ouverts, traversant et dépeignant des univers, où ni vous ni moi ne songerions à nous aventurer; mais revenante, non, trois fois non. À part de sporadiques apparitions parmi les humains, comme à un vernissage, ou pour un saut à la boulangerie, elle est loin d’en être revenue, de cet univers sans barrières entre l’humain, l’animal, le divin et même – pourquoi pas ? Deus sive natura (3) – le végétal.

Et c’est bien là que nous la retrouvons, toujours elle-même, avec ses fantômes et ses mondes polychromes, mais en encore plus grand nombre que lors des précédentes expositions. Son imagination débordante est certes innée, mais c’est aussi une éponge à cultures, qui se nourrit aussi bien de Nord que de Sud, d’Orient que d’Occident.

Rejoignant, côté fantasque, cette philosophie «occirientale» que prône le poéticien Jalel El Gharbi, elle fond en une joyeuse sarabande Mille et une nuits et Edda, djinns et fylgjur (4), règnes animal, végétal et humain, en une série de tableaux merveilleux qui eussent fait le bonheur d’un Lewis Carroll ou d’un Tolkien. La mise en scène et la présentation de ses oeuvres peut rappeler en plus fantaisiste, somptueux et truculent le style d’un Salvador Dali avec un zeste d’Arcimboldo et, surtout, d’un Jérôme Bosch, les évocations tragiques et infernales de ce dernier en moins. L’ensemble de ses tableaux – panneaux de bois peints à l’huile en couleurs chatoyantes, mais toujours harmonieuses – représente une formidable commedia dell’arte humano-animale féérique, à l’ambiance «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare. Et sa dramaturgie ludique, cocasse et pleine de mystère vous offre une symphonie surréaliste, paisible, souriante et coquine d’êtres humains, d’animaux, de fées et d’étranges hybrides. C’est magique. Chacune de ses peintures est un conte fantastique en soi, que l’ont peut explorer en imaginant entendre certains accords de Berlioz, Grieg, Rimski-Korsakov ou d’autre «Jardin féerique» à la Maurice Ravel.

Pour ce qui est de la technique très élaborée d’Agnès Boulloche, nous apprenons aussi dans la présentation de la galerie, que pour peindre à l’huile sur panneaux de bois, comme mentionné plus haut, «... elle utilise la technique ancienne des «glacis» qui consiste à superposer de fines couches translucides de couleurs. Cet art permet d’allier la finesse du dessin et la luminosité des tonalités. Agnès utilise, en outre, de nombreuses recettes d’alchimie pour créer ses pigments, médiums (5) et vernis. Attachée aux traditions, elle utilise des panneaux au format français. En règle générale, le portrait s’exécute sur un tableau vertical dit «Figure» ou F, les paysages sur un format horizontal dit «Paysage» ou P, et les marines sur un format horizontal, panoramique... (6).

L’exposition compte une petite trentaine d’oeuvres, dont chacune raconte, déjà à elle seule, une histoire fantastique, ou une fable, un conte, un fabliau, c’est selon. Tout cela est riche en symboles et allégories, mais parfois simplement fruit de sa perception fantastique de notre histoire multimillénaire, de notre culture, tout comme de l’expression perçue par elle de notre environnent présent. Et chacune de ces histoires ne désire et demande que l’on pénètre en elle, y participe et y joue en imagination l’invité surprise, ou le voyeur inconvenant, au choix, et se divertisse ensuite, soit à déchiffrer l’oeuvre, comme à une sorte de colin-maillard fabuleux, soit à s’en amuser, comme à l’escarpolette, soit et pourquoi pas, aux deux. Mais voici quelques perles, que j’ai pêchées pour vous et qui vous donneront déjà une petite idée de la folie douce (d’ailleurs moins folle que bien de réalités), qui vous attend pour l’heure chez Cultureinside.

Dans le bureau d’abord, à droite en entrant, vous trouverez «Les Précieuses». Deux dames à tête de lévrier «léopardisé», nues dans une baignoire, l’une saisissant délicatement entre le pouce et l’index un mamelon de l’autre, est évidemment un scherzo sur l’apparemment coquin tableau «Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs» de École de Fontainebleau (1594-95). J’ai bien dit apparemment coquin, car le sujet, lié à une frustration de maternité, est en fait dramatique (7). Près de là, pend l’étonnant tableau «BabelBook», sorte de tour de Babel de livres, fréquentée par tout un petit peuple d’animaux, d’elfes, de lutins et autres curieux personnages en quête de culture ou/et la promouvant. Dans la salle en face du bureau vous attend «Le retable de la vraie vie». Agnès Boulloche vous y entraine dans un authentique carnaval, où des hiboux côtoient des bouffons de cour, une dame joueuse d’échecs, une autre naviguant dans une barque, à cheval en amazone sur une licorne et vous tournant le dos, ainsi que plein d’elfes, étranges végétaux, petits monstres et personnages imaginaires. La seconde variante carnavalesque, dans la grande salle du sous-sol, est le «Retable du carnaval des animaux». Elle est out aussi riche en êtres fabuleux, mais la scène s’y déroule sur un sol en carreaux de marbre, la cavalière à la licorne, nettement plus dénudée, vous faisant face. Puis, encore au sous-sol, dans la «Licorne citrouille», un volumineux personnage à une corne (carotte) composé de végétaux, un peu façon Arcimboldo, tient aussi délicatement que Gabrielle d’Estrée le téton de sa soeur dans «Les Précieuses», un plant d’ail entre le pouce et l’index. Etc., etc. ...

N’hésitez donc pas, amis lecteurs, à vous transformer en Alice, afin de vous offrir un extraordinaire voyage chez Agnès au pays des merveilles. Notez tout de même, qu’elle n’y est pas née, au pays des merveilles, notre artiste, mais tout simplement à Paris en 1951, avant de passer sa petite enfance à Rabat, au Maroc. De retour à Paris dans les années soixante, elle fréquente l’École des Arts Décoratifs, s’exprime sur les murs parisiens dès 1968 et pratique simultanément sérigraphie, sculpture et peinture. Actuellement, elle réside à Paris et à Loix, dans l’Île de Ré. Depuis 1978 elle a déjà exposé dans au moins une douzaine de pays et, par chance pour nous, au Luxembourg. Comment ne pas vouloir en profiter ?

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, expo jusqu’au au 20 octobre. Ouvert du mardi au vendredi, de 14h20 à 18h30, et samedi de 11 à 17h30.

2) Le faune de la mythologie romaine est roche du satyre de la mythologie grecque

3) Fameux mot du philosophe Spinoza, selon qui Dieu, c’est la nature, qui lui valut d’être banni de sa communauté.

4) Pluriel de fylgja, esprit tutélaire dans la mythologie scandinave.

5) En peinture, un médium est une préparation à base de liant et diluant, voire de résine, utilisée pour modifier la consistance de la peinture (extr. de Wikipedia)

6) Plus de précisions sur http://www.encadreur.org/encadreur/format-cadre.php

7) Vous devriez visionner l’étrange histoire de la scène représentée sur ce tableau (donc celui de 1594-95) merveilleusement racontée par Frédéric Taddeï (Fr.2) dans son émission «d’Art d’Art», sur https://www.dailymotion.com/video/x2dvm3n, ou lire l’article, historiquement plus détaillé, sur http://enviedhistoire.canalblog.com/archives/2006/09/02/2593372.html

Le retable de la vraie vie

Freitag 5. Oktober 2018