Clore les Photomeeetings 2018 avec Isabel Muñoz et Ada Trillo

Année après année, la Galerie Clairefontaine (1) est tout à la fois l’organisatrice, la coordinatrice et l’un des sponsors des « Photomeetings (Rencontres photographiques) Luxembourg », grâce auxquels des photographes de tous horizons, célèbres ou moins connus, ont parfois découvert notre petit pays. Du même coup, ils nous ont bien sûr permis de les découvrir, eux, à notre tour. Je ne vais pas vous citer ici tous ceux dont je pourrais me souvenir, ni leurs intéressantes créations, grâce auxquelles Clairefontaine a désaltéré une fois de plus notre soif d’art. Une telle rétrospective prendrait des centaines de pages. Allons plutôt à la découverte des deux « héroïnes » des Photomeetings, si proches des sommets de l’art photographique, que nous n’avons que rarement la possibilité d’admirer. En effet, la galerie ne nous a présenté à ce jour qu’une fois, il y a déjà pas mal de temps, la bien plus que talentueuse artiste



Isabel Muñoz.



Découverte il y a plus d’un lustre, celle qui était pour moi, à l’époque, terra incognita, l’est aujourd’hui, bien des années plus tard, à peine moins et je rêve de la rencontrer un jour lors d’une exposition qui lui soit entièrement consacrée. C’est, en effet, aujourd’hui, dans l’espace 2 de la galerie, rue du St. Esprit, l’éblouissement, l’accélération du pouls face à des prises de vue, des portraits provocants, des corps sensuels et aériens, des détails, parfois scabreux, des compositions porteuses de messages, des tableaux photo époustouflants. Dans la quête qu’elle poursuit à travers son étude des corps et du mouvement, ainsi que des corps en mouvement, elle maîtrise aussi bien la pose que l’instantanée, étudie l’âme, capte le fugace et joue avec la mobilité. La beauté selon Isabel Muñoz peut être futile ou profonde, légère ou puissante, représentative ou gratuite, elle est à tous les coups source d’émotion. Certes, toutes ses images n’émeuvent pas tout un chacun, ni de la même manière. Vous serez profondément touchés par ces photos, qui ouvrent au curieux au rez-de-chaussée de la galerie des vues étranges, parfois choquantes sur l’autrement, voire sur l’abstrus et l’ailleurs. Personnellement, j’ai été surtout touché par la langoureuse sensualité de sa « série aquatique » de nus, au premier étage, composée de véritables ballets, ici langoureux, là geysers de passion, qui allient une légèreté liquide, quasi-aérienne à la beauté hiératique ou fusionnent les deux...




Née à Barcelone en 1951, Isabel Muñoz s’est installée à Madrid à l’âge vingt ans. Elle y vit et travaille depuis et est membre de l’Agence VU. Elle a participé à de nombreuses expositions et ses photos se retrouvent notamment dans les collections de la Maison européenne de la photographie à Paris, du New Museum of Contemporary Art à New York et du Contemporary Arts Museum de Houston.
Mais il est temps à présent de rejoindre, à deux pas de là, l’espace 1 de la galerie, place Clairefontaine. À part deux ou trois photos de Gisèle Freund avec Frida Kalho (2), que je vous ai déjà présentées récemment et quelques aberrations d’une certaine Liza Ambrosio exposées ici comme des mouches dans un bol de lait, nous y découvrirons cette excellente photographe mexicaine qu’est




Ada Trillo.




Il est vrai que je l’appellerais, du moins à cette occasion, davantage photoreporter. En effet, outre le fait d’être une portraitiste émérite, qui, au-delà de la réalité saisie crue, authentique, parfaitement située dans une ambiance dramatique criante de vérité et magistralement composée, tout en semblant prise sur le vif, elle mériterait, s’il existait, un « Grand prix reporters de la frontière ». Petit bout de femme chargée à bloc d’énergie (je cite la galeriste) et d’un courage extraordinaire, elle n’a pas hésité à infiltrer, au risque de sa vie, les mafias américano-mexicaines de la drogue et des passeurs de frontière. La mission qu’elle s’était imposée : mettre à nu, ainsi que dénoncer haut et fort par l’émotion de l’image, la tragédie de ces femmes que leur misère et le racket livrent aux proxénètes des bandes criminelles organisées.
Artiste pluridisciplinaire vivant à Philadelphia, Ada Trillo est très engagée dans les problèmes de la misère et l’exploitation des femmes dans les villes frontalières du sud. Ses photos ont été notamment publiées dans Huffington Post, CBS Philly, Al Dia News, Telemundo 51 et récemment sélectionnés « meilleures séries » aux « Black and White International Awards ». Elle a étudié aussi bien en Italie qu’à Philadelphia. Son travail a fait l’objet de multiples expositions et ses œuvres sont exhibées en permanence à la Racso Gallery et à la Twenty-Two Gallery de Philadelphia. Chacune de ses photos exposées aujourd’hui chez Clairefontaine est accompagnée d’une brève description du sujet. Je vous en cite deux exemples librement traduits et abrégés.




La photo n°9 « représente Bonita (mignonne, son surnom), accro au crack et à la coke, qu’elle fumait durant notre brève entrevue. Elle avait +/-25 clients par jour et avait un jeune fils. Entrainée par un trafiquant, elle commença à vendre des drogues ; mais ayant un jour consommé de la drogue qu’elle devait vendre, elle fut assassinée... »




Photo n°10 : « Alexis a vingt ans, est accro au crack et à la coke. Elle a trois enfants dont deux vivent avec elle dans divers bordels. Outre la prostitution, elle vole aussi de petites sommes aux clients ivres... »




Pour le reste, amis lecteurs, vous pouvez lire sur place, si vous comprenez ne fût-ce qu’un peu l’anglais. Mais, franchement, ce n’est pas vraiment nécessaire, car ce qui compte, donc l’essentiel recherché par Ada Trilla, c’est que vous voyiez et pénétriez et compreniez à travers l’image les drames et la détresse qu’expriment ces prises de vue poignantes de vérité.




Giulio-Enrico Pisani




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1) Expo Isabel Muñoz dans l’espace 2 de la galerie, au 21 rue du St-Esprit et l’expo Ada Trillo dans l’espace 1, au 7, place Clairefontaine. Ouverture de mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et le samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. jusqu’au 20 octobre.




2) Mon article du 8 mai dernier dans ces colonnes : « Gisèle Freund nous raconte Frida Kalho et Diego Rivera » peut être lu en ligne sub
www.zlv.lu/spip/spip.php?article20684





Isabel Muñoz

vendredi 12 octobre 2018