Un 24 octobre en peinture :

Marc Wagner et son « Personal Paradise »

À l’instar du Douanier Rousseau, dont April Guillermard (1) écrivit qu’« Il créé sa propre jungle, lui qui n’a pourtant jamais voyagé » et de Paul Gauguin, qui est allé se le vivre in loco, ces deux monstres sacrés auxquels il est apparenté par sa peinture, Marc Wagner se le crée, son paradis personnel. Mais il va aussi en cueillir les fruits au loin, comme, lorsque contacté par moi, suite à son invitation, il me répond depuis l’autre but du monde : du Laos. Et comment l’eussé-je deviné, amis lecteurs, en trouvant dans ma mail-box le message « Oct. 24, Personal paradise (...) Marc Wagner vous a invité le Mercredi 24 octobre 2018 de 18:30 à 20:30 au Pin House 17, 17, rue du Nord, L-2229 Luxembourg (ville) » ?

Près de notre ancien palais de justice ! Moins exotique tu meurs. Je parle du lieu, bien sûr, non de la peinture de Marc qui, au-delà de ses paysages super-denses, parfois l’air bien de chez nous, ou bien d’ailleurs, ici réalistes, là imaginés, quasi-psychédéliques, m’a fait découvrir en avant-première un tout nouvel univers. Rien qu’à cette perspective mon coeur d’amateur d’art fît un bond de plaisir anticipé. Pouvoir découvrir les dernières créations de Marc, dont j’eus déjà l’occasion d’admirer nombre d’oeuvres à la Galerie Schortgen et sur le net (2), est déjà un régal en soi. De plus, vous transmettre son invitation et, au cas où vous ne pourriez pas vous libérer à cette occasion, vous permettre d’aller voir son exposition durant les deux mois suivants (3), quoi de plus réjouissant ?

Je vous annonçais plus haut « un nouveau monde ». Donc un nouveau Marc Wag­ner !? Non, surement pas, surtout ne craigniez rien, si vous avez déjà eu l’occasion d’admirer son travail. Il n’a pas renoncé à ses paysages, si brillamment représentés à ce jour – loin de là –. Mais il n’hésite pas désormais à nous entraîner vers ces sphères magiques d’un surréalisme parfois rêveur, parfois brutal, qu’il crée en naviguant, tel Ulysse, entre rêves et cauchemars parfois réels d’un univers peuplé de Cerce et Didon, Charybde et Scylla, Sirènes, Cyclopes et autres monstres et, et... Va savoir ! Par conséquent il vaut franchement mieux s’y rendre et décider par vous-mêmes de vos préférences, qui ne sont peut-être pas les miennes. Le bon sens populaire, rarement dans l’erreur, ne dit-il pas que « Des goûts et des couleurs on ne discute point » ?

Par conséquent, vous n’aurez qu’à tenir présent, qu’outre ses parentés de style et de forme avec l’œuvre du gentil Rousseau et du folâtre Gauguin, le « Paradis personnel » de l’artiste s’est enrichi des fantômes de Matisse, Ensor et, là bien consciemment, de Paul Cézanne. Nous retrouverions-nous au Pin House 17 quelque part à cheval entre les XIXème et XXème siècles, ou carrément dans l’intemporalité ? J’aurais tendance à pencher vers cette dernière option, aussi bien pour ce qui est de ses « scènes contemplatives » (ma définition), que pour ce qu’il appelle ses « scènes narratives » (mythologie, fantasmes, politique et « humain, trop humain »), si Marc ne nous ramenait pas ci et là crûment au présent. Cependant, étant donné qu’il a poussé la prévenance jusqu’à me fournir une description détaillée de quelques-uns de ses tableaux, je serais malvenu de ne pas vous en faire profiter, du moins, faute de place, pour quelques-uns d’entre eux, à peine retouchés.

Scènes contemplatives : « Mes paysages se basent toujours sur des situations réelles, mais transformées à ma guise. Dès lors, ce ne sont plus des paysages existants, mais les fruits de cadrages, montages, colorations... Parmi mes sujets favoris on trouve des pierres, des rochers, et toutes sortes de plantes... Prenez Hidden valley, vue inspirée d’un voyage au Laos. Au Laos il existe des régions retirées avec des forêts primaires protégées. Il y a des monts karstiques qui sont par moments entourées de brouillards épais. En les survolant où en les longeant en bateau on ne peut que rêver de la vie originelle qui peut s’y épanouir. (Est-ce que le chemin Ho-Chi-Minh serait passé par là ?) On voit au bord droit de la toile – tiers supérieur – une machine forestière qui range des arbres coupés. De l’avion, par endroits, on voit des trouées dans la forêt. Le premier ministre actuel a maintenant strictement défendu l’abattage de ces arbres précieux. Quant à cet autre tableau, Une après-midi psychédélique, il représente une promenade le long de rochers bleus solides et de plantes dansantes. Et pour ce qui est du Vieux chêne (au singulier dans le texte, mais peint en couple (4)), il se tord au milieu de la forêt, isolé, en fin de vie. Au fond, quasi-invisibles, deux sangliers.

Dans mes Scènes narratives, j’imagine des situations qui se composent de vécu, de pensées, d’imaginaire. Boutdu-monde-sur-mer est un lieu inexistant, imaginé. Dans la cour de la maison rouge, une table est dressée pour recevoir des invités. À l’avant-plan à droite il y a des logements avec terrasse... sans garde-corps pour être plus rapproché du paysage. Près de la mer dans les rochers on peut prendre son bain de soleil... À l’avant-plan au centre devant la pette maison en retrait sur la corniche – clin d’oeil à Cézanne – une nouvelle version des joueurs de cartes (5). Les rochers aussi sont peints à la Cézanne (et plongent dans la mer comme les griffes de quelque immense monstre amphibie). Dans X-mas (6), (Marc rappelle que) des vies sont sacrifiées inutilement lors des bombardements en Syrie, par exemple, d’autres vies continuant à naître (inspiré par Mossoul). Le mythe d’Icare est souvent interprété comme l’outrecuidance et l’orgueil du personnage qui vise trop haut et se brûle les ailes en cire. (Mais selon Marc), dans Icarus shot (7) il est abattu avec une flèche avant que ses ailes ne fondent. Pour moi ceci a un aspect social et politique. Pourquoi attendre et voir fondre lentement, sans intervenir, les ailes de ceux qui embrassent plus qu’ils ne peuvent, ces personnes qui ont trop de pouvoir, qui ne savent pas le gérer et génèrent des catastrophes. Cela arrive en politique comme en économie et provoque guerres et autres désastres écologiques et économiques par pure incompétence et inconscience. Alors j’ai envie de stopper leur envol, avant qu’il ne soit trop tard... »

Après ces descriptions détaillées, je n’ai plus l’espace rédactionnel qu’exigerait sa passionnante biographie. Mais ceux que cela intéresse en trouveront un aperçu dans mon article du 13 septembre 2016 (8) et dont je ne rappelle ici qu’un paragraphe, où Marc nous parle de sa technique, de ses raisons, buts et desseins. Voilà : « Point de vue composition, j’explore perceptions et fausses perspectives, vues plongeantes et cadrages. J’adore jouer avec les couleurs et je découvre constamment de nouvelles combinaisons et compositions. Ayant expérimenté par le passé une multitude d’outils, comme les pochoirs, tissus, éponges, pigments, tachetage, sprays, etc., je me limite pour l’heure aux pinceaux et à l’acrylique hautement pigmenté. Mes sujets, inépuisables, sont la nature et la vie sous tous ses aspects. Je perçois le monde et la société d’un oeil critique et pragmatique et tends à montrer paysages et situations inspirés de la réalité, mais j’utilise ma liberté artistique pour créer des images modelées à ma guise, parfois idéalisées, faisant abstraction des crimes environnementaux et sociétaux. Je ne peux pourtant pas m’abstenir de glisser dans mes tableaux métaphores et messages, mais je préfère ne pas en parler et en laisser la découverte à l’observateur »...

Giulio-Enrico Pisani

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1) https://culturebox.francetvinfo.fr/arts/peinture/video-les-secrets-du-douanier-rousseau-avant-son-exposition-au-musee-d-orsay-236813

2) Sur Facebook et sur http://marcwagner.lu/ Voir aussi, pour info. https://www.schlassgoart.lu/files/pdfs/catalogue-wag­ner-internet.pdf

3) Pin HOUSE 17, 17, rue du Nord, 2229 Luxembourg. L’expo dure jusqu’au 21 décembre. C’est ouvert du lundi au vendredi de 8h00 à 1h00 du matin (c’est un restaurant+club privé ; sonner pour entrer !) et le samedi de 10h00 à 1h00. Fermé le dimanche. Marc Wagner est dispo pour des visites guidées en journée et sur r.d.v. (tel. 621273194).

4) ... pouvant ainsi évoquer ce mythe, qui m’est si cher, de Philémon et Baucis. Voulu par Marc, ou inconscient ?

5) Cézanne en avait réalisé plusieurs versions. 5 sont connues, dont 4 conservées respect. au musée d’Orsay, au Courtauld de Londres, au Metropolitan Museum of Art de New York et à la Barnes Foundation de Philadelphie. (Wikipedia)

6) Abréviation commune de Christmas (Noël), ici plutôt au sens de Natalité.

7) Icare abattu

8) http://zlv.lu/spip/spip.php?article17449

(photo : Icarus shot)

mardi 16 octobre 2018