Filip Markiewicz’ Celebration Factory

« Scherzo au vitriol sur une Europe qui avance à cloche-pied et façon Echternacher Springprozession », aurais-je envie de sous-titrer ce papier sur la dernière expo-installation de Filip Markiewicz. Je m’en garderai bien toutefois, laissant ce plaisir à mes lecteurs, qui ne risquent pas, eux ou elles, les foudres des organisateurs et de l’artiste. En fait, ma première rencontre avec le travail de Filip remonte à janvier 2009, la suivante à 2010 et la dernière en 2011, ce qui fait déjà une trotte. Quel plaisir par conséquent de retrouver enfin ce brillant rejeton d’une famille d’artistes (1) que la Pologne a cédé au Grand-duché (2), Filip donc, avec son imagination débordante et sa critique mordante servies par des qualités graphiques exceptionnelles ! Mais cette fois, pas question de coincer son installation dans une galerie ; et le Casino de Luxembourg, Forum d’art contemporain (3) n’aura pas trop de tout son 1er étage et ses diverses salles pour l’accueillir avec ses réalisations, son ironie, ses satires, sous-entendus, allusions et illustrations au 1er, 2ème ou énième degré.

Avant de me lancer dans une présentation nécessairement sommaire de l’expo, tant elle est riche en création, je rappelle tout de même que Celebration Factory a été produite en collaboration avec Contemporary Art Northampton et a profité de la curatelle des commissaires d’expo Catherine Hemelryk et Kevin Muhlen. Ceci dit, dès votre entrée au Casino, on vous tendra, à la réception, un journal spécial en 16 pages, à peu près du format de notre Zeitung et intitulé « Celebration News », où l’affiche est mystérieusement tenue par un personnage genre prestidigitateur-chic-belle-époque que vous retrouver plusieurs fois à travers l’expo. Premier paradoxe-quiproquo-contre-pied-non-sens pour un personnage plus que séculaire : près de ses deux oreilles on lit respectivement FURO (et) DANCE. Quel rap(port) ? Mystère ! Et ça ne fait que commencer.

Ce journal s’ouvre sur une « Interview avec Lech Wałęsa », en anglais, intitulée “We are in the era of the world” et sous-titrée “Interview conducted on June 14 2018 at the office of Lech Wałęsa at the Center of European Solidarity in Gdansk” (4). Il y est question d’Europe avec tous ses problèmes présents bien connus, ainsi que de mondialisation. Suivent une présentation trilingue (français, allemand, anglais) de l’idée, de la raison et du but de l’artiste, ainsi qu’un raccourci sur sa biographie et d’autres textes. Une fois ce papier en main, pourvus donc de quoi compléter chez vous votre connaissance de la Celebration Factory, il est temps de prendre la direction du premier étage, où vous attend l’exposition-installation de Filip Markiewicz qui, lui, n’attend pas et vous y introduit dès la première volée de marches.

Là, bien en vue sur la paroi haute du grand escalier, pend une vaste affiche d’environ 1x2m, format billet de banque géant, du genre que Filip affectionne, où figure en tête Hashtag Dépression et, en médaillon, EUROPA. L’ensemble est rempli de symboles et allégories, comme vous en découvrirez tout au long de votre visi­te. Dans le hall du premier étage vous serez réceptionnés par une installation ferroviaire miniature truffée de toutes sortes d’allusions, notamment à la société de consommation, à la science, à la religion... Sans entrer dans le détail de tout ce qui vous attend, je vous signale encore, toujours dans le hall, un grand dessin (plus de 2x3m), où le célèbre lièvre d’Albrecht Dürer survole la cité-oasis de Palmyre, 3 autres dessins de têtes christiques accompagnées de cannettes (de Pepsi ?) usagées et, au mur du fond, encore le fameux mage de cabaret-belle-époque.

Mais j’en passe, amis lecteurs, tout comme je passe, faute d’espace, sur le poster aux « cent » paquets de cigarettes, sur le coureur s’esquintant devant l’illustration d’une foule de spectateurs assis, passifs, intitulée « We are the World », sur les séries de Trump, ainsi que sur la petite salle, où l’on projette en boucle un film en langue anglaise. Vous voilà enfin dans la grande salle, où les monstres abondent. Elle est équipée pour concert d’une scène avec tribune, mais aussi d’un grand escalier + échafaudage mobiles. Certes, on est loin du bruit, de la vie et des lumières de l’ouverture. En tout cas, lors de mon passage, tout était silencieux : idéal pour bien voir et mieux profiter de l’essentiel, de cet essentiel que les mondanités occultent. À part les splendides dessins de Filip inscrits dans des énormes billets de banque avec plein de Trump et autres effigies, vous y découvrirez des Beethoven, des statues de la liberté et autres allusions à ces monstres dont Wałęsa dit a Filip qu’ils surgissaient dans le gouffre se creusant entre la fin du vieux monde bipolaire et le nouveau, mondialisé, tardant à se trouver.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres », écrivit Antonio Gramsci il y a déjà près d’un siècle. Lech Wałęsa en était-il conscient ? Y faisait-il peut-être allusion ? Ah, cette histoire, cet éternel recommencement ! En fait, c’est bien ainsi – je pense –, qu’il faut comprendre le travail de Filip Markiewicz. C’est un appel à réflexion, une mise en garde contre l’abîme et les monstres qui y somnolent, ceux des nationalismes, du fascisme, du racisme, de la xénophobie, de tous ces renfermements sur soi et égoïsmes mesquins, monstres sempervirents dans le terreau de la médiocrité et de l’ignorance, monstres pouvant ressurgir en tous temps. N’est-ce pas plus ou moins ce dont parle le musée (5) dans sa présentation ? Je cite : « Celebration Factory de Filip Markiewicz est le produit d’une Europe en mutation et marquée par de profondes crises, mais aussi une réponse artistique à ce nouveau paradigme sociopolitique. La fête et la célébration deviennent ici les véhicules d’une prise de conscience, d’un questionnement du système qui nous entoure ou encore d’une résistance au règne de la peur... »

Et encore un mot sur l’artiste ! Vous aurez déjà compris qu’il n’est pas homme à traverser l’existence sans poser de questions et chercher, à sa manière polyvalent, comment tenter d’y trouver des réponses. Né ici au pays en 1980, il a bu l’art avec le lait maternel (6), a grandi en musique, maîtrise la guitare, a obtenu un master en arts visuels et histoire de l’art à l’Université Marc Bloch de Strasbourg et a fondé le projet musical Raftside. Il vit et travaille à Luxembourg, Berlin ou ailleurs. Auteur, compositeur, musicien, dessinateur et plasticien, il a autoproduit depuis 1999 plusieurs albums situés entre post-rock et électro. En 2003 il fonde avec Karolina Markiewicz le « SALZINSEL Contemporary Art Magazine » et met en oeuvre de nombreuses installations visuelles et performances musicales. Quant à Raftside, il a intégré depuis 2007 six musiciens sur scène et s’est produit à de nombreux festivals. En 2008, Raftside a enregistré son album « Disco Guantanamo » incluant, outre les nouveautés, des morceaux réarrangés des précédents albums. Filip réalise aussi un clip pour le single « Naked » avec la danseuse butô (7) Yuko Kominami. Raftside se produit une dernière fois en solo sur scène à l’Exposition universelle de 2010 à Shanghai avant d’entamer une pause, puis de revenir sur scène en 2013 (8). En 2015, Filip a représenté le Grand-duché de Luxembourg à la 56e Biennale de Venise avec son projet Paradiso Lussemburgo. Aujourd’hui, découvrez sa Celebration Factory !

Giulio-Enrico Pisani

Filip Markiewicz : Trump dans un énorme billet de banque

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1) Sa mère, née en Pologne en 1949, est l’excellente artiste peintre Lidia Markiewicz, que je vous ai déjà souvent présentée dans ces colonnes. Sa soeur Karolina Markiewicz, qui a déjà collaboré avec Filip, est culturellement très active à Dudelange, mais aussi au Luxembourg (notamment au Casino de Luxembourg) et très engagée dans le social.

2) ... du moins en partie, car il est foncièrement international.

3) Casino Luxembourg, 41, rue Notre-Dame et 7, boulevard F. Roosevelt, Luxembourg ville, ouvert lundi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 11 à 19 heures, jeudi de 11 à 23 heures. Fermé le mardi et le 25.12. Expo Filip Markiewicz jusqu’au 9 décembre 2018.

4) En français : « nous sommes dans l’âge du monde. Interview du 14 juin 2018 au bureau de Lech Wałęsa au Centre de Solidarité Européenne à Gdansk ».

5) Je dis le Musée, donc le Casino de Luxembourg, parce que c’est écrit dans son communiqué. Mais en fait je n’en sais rien, puisque on y mentionne © Aeroplastics, qui est une galerie d’art bruxelloise dont la page Internet www.aeroplastics.net/ renvoie au Casino de Luxembourg Forum d’art contemporain et à sn site www.casino-luxembourg.lu/fr/Expositions/CELEBRATION-FACTORY, où vous pouvez (et devriez) le lire dans son intégralité.

6) Sa mère, née en Pologne en 1949 n’est autre que l’excellente artiste peintre Lidia Markiewicz, que j’avais déjà remarquée en avril 2005 lors du 20ème anniversaire du LAC au Rahm, puis en novembre 2006 et novembre 2008 lors d’expos individuelles, trois évènements que j’ai présentés à l’époque dans ces colonnes.

7) Le butō est une danse née au Japon dans les années 1960. Cette « danse du corps obscur » s’inscrit en rupture avec les arts vivants traditionnels du nô et du kabuki, qui semblent impuissants à exprimer des problématiques nouvelles.

8) Extrait notamment de https://fr.wikipedia.org/wiki/Raftside et https://fr.wikipedia.org/wiki/Filip_Markiewicz

vendredi 16 novembre 2018