« Discover Brixy » selon Dietmar Brixy

Étrange titre ? Et pourquoi ? N’est-il pas normal et légitime d’introduire une oeuvre quasi-fantasmagorique, ou pour le moins étrange, par un titre qui l’est tout autant ? Et qui pourrait-il être mieux placé pour vous faire découvrir les créations de Dietmar Brixy, ce peintre magicien, qui vient exposer pour la première fois dans notre petit Grand-duché, que le peintre lui-même ? Certes, ce n’est pas lui, qui va s’amuser à noircir le papier de notre bon vieux canard. Ça, c’est mon boulot, ou plutôt mon plaisir, et vous savez déjà que je m’y emploierai de mon mieux. Mais franchement, en dépit de tout ce que mon gribouillage pourra développer pour tenter de cerner ce phénomène de la peinture abstraite que madame Paris, la galeriste de la Cultureinside gallery (1), a été chercher à Mannheim, aucun texte ne pourra décrire le fabuleux psychédélisme chromatique et formel de ses scènes para-naturelles. L’excellent communiqué de presse que la galerie m’a fait parvenir, se risque tout de même à un premier aperçu. Aussi, avant de vous donner mon avis et vous faire part de mes observations, je vous le reproduis ci-dessous à peine modifié et abrégé.

« Brixy crée un monde imaginaire du possible et attire le spectateur dans des toiles de mers déchainées de peinture, pleines de forces naturelles primitives, par des scénarios de mythologies réinventées, sans jamais abandonner sa croyance fondamentale en l’unité de la Vie et de l’Oeuvre. Pour l’artiste, l’art et la vie forment un tout. Ses tableaux évoquent un monde de l’entre-deux, un monde que nous réussissons à entrevoir au milieu de la densité des couches de couleurs superposées. À la manière d’un microscope, ses peintures révèlent des détails sélectionnés avec précision par l’artiste. Il creuse, gratte, étale la matière avec ses doigts, des pinceaux, des spatules, la masse pâteuse de couleurs se mêlant à des feuilles de figuier ou de palmier. Brixy expose ou voile – c’est selon – des parties de ses oeuvres grâce à une profondeur réelle due aux multiples couches de matière et accentuée par le jeu des superpositions. Lumière et ombre, épaisseur et légèreté caractérisent ses oeuvres. Celles-ci sont une quête permanente de création visuelle par la transformation de sa propre existence en couleur et poésie qui chantent la vie : des oeuvres qui vibrent et vivent dans l’oeil du spectateur. »

Certes, cela ne correspond qu’en partie à ma perception. Pourtant ce sont justement les derniers mots de ce communiqué, qui me ramènent à ce que je crois profondément et sur quoi j’insiste depuis que je présente des expositions d’art : la nécessaire interaction entre l’oeuvre d’art et le spectateur. Afin de vraiment comprendre l’oeuvre, celui-ci doit, en effet, non seulement la caresser des yeux, mais y pénétrer avec tout son esprit, en saisir l’âme et en devenir partie prenante, acteur. Tout comme la matière choisit l’artiste, médium entre celle-ci et l’amateur d’art, c’est l’oeuvre qui choisit et séduit l’authentique amateur et non le contraire. Qui sait, si ce n’est pas justement là, que se situe cette magique parenté qui unit l’artiste, dont on dit qu’il crée l’oeuvre, à son aficionado, qui voudrait la posséder.
Peut-être qu’on ne crée pas, ni possède une statue, un dessin, un tableau... Peut-être en est-on possédé. Paradoxe ? Non, je ne le pense pas car, à l’instar de la réciprocité amoureuse, le phénomène d’interaction l’explique parfaitement.

Comment n’interagirais-je pas, par exemple, avec ce tableau de Brixy qui m’offre une vue aussi féérique sur ce que je ressens être un palais de glace et de lumière et qui se présente à moi sur la toile 120x180cm de sa série « Surprise », cette abstraction pure et pourtant si évocatrice ? Comment, après y avoir pénétré, ne deviendrais-je pas Kay, séduit par la reine des neiges (2), ce petit garçon que Gerda cherche désespérément ? Son petit ami, auquel la reine des neiges, partie retarder la venue du printemps, a promis le monde et une paire de patins, Gerda parviendra-t-elle à en dégeler le coeur et à le sauver de l’éternité ? Mais est-ce bien là, ma vision à moi, que vous y verrez, vous, amis lecteurs ? Probablement pas. Aussi, sauf exception, Brixy s’est-il bien gardé d’intituler ses toiles, laissant à leurs spectateurs et explorateurs, donc à vous-mêmes, toute liberté de vous y découvrir et d’y retrouver, non partout, mais ci et là, un peu au hasard de votre visite, ces sensations et souvenirs oubliés, voire refoulés au fond de votre subconscient par le bulldozer du temps.

Il est vrai, que Brixy, sans leur donner de titre, inscrit ses travaux dans des espèces de familles à la parenté passablement énigmatique. S’il situe, par exemple, le surprenant tableau cité plus haut dans le nombreux cousinage des « Surprise », il en place d’autres dans les séries « Tomorrow », comme telle incursion spéléo-féérique 120x240cm, ou « Discover », à l’instar de ce flamboyant 90x120cm, où je vois Éros faire fondre Borée sous ses ardeurs roses, fuchsia et cramoisies. Ne parlons même pas du mystérieux portail baroque sur toile 90x70cm – série « Surprise » – gardé par une terrible dent de mégalodon prête à embrocher l’intrus qui ne parvient pas à l’esquiver en évitant les braises du seuil, pour atteindre l’harmonie d’un ciel d’azurs, turquoise, actinolite et autres verts, qui eussent ébahi Dali en personne. Et que dire de ce concert en gris et olive formé par Philémon et Baucis réunis pour l’éternité sur cette petite toile 50x40cm de la série « Discover » !?

Une autre pièce maîtresse a particulièrement titillé mon imagination et les souvenirs de mes lectures historico-mythologiques. Subtile allégorie peinte sur un disque de 60 cm de diamètre, j’y vois une divinité de la nature au masque léonin parée d’une coiffe de plumes d’aigle de sachem amérindien, faisant ployer sous son souffle vengeur l’arbre du monde, qui tente de résister en ancrant ses racines dans la terre, tout en s’accrochant au ciel de ses branches. Étrangement, cette toile est seule dotée d’un titre, « Mystic Moss Bamboo Bubble », il est vrai, passablement sibyllin, (je traduis : « bulle bambou mousse mystique »), seule à quitter l’abstraction baroque des autres travaux, pour se mâtiner de figuratif fantastique teinté d’Art Nouveau. Elle est aussi celle qui exprime le plus dramatiquement cette espèce de naturalisme esthétique omniprésent, mais sous-jacent, plus rêvé qu’exprimé, dans l’oeuvre de Brixy : ici, la vindicte des forces de la nature.

Né en 1961 à Mannheim, Brixy a étudié de 1985 à1991 à l’Académie nationale des Beaux-arts de Karlsruhe, où il a obtenu le 1er prix lors de l’exposition annuelle 1988. En 1989 il a pu séjourner à Cracovie grâce à une bourse de la ville de Mannheim, où il vit et travaille depuis 1991. À partir de 1998, les bourses, distinctions, puis dès 2003 les voyages d’étude en Europe et de par le monde, se suivent à un rythme de plus en plus soutenu, ainsi que ses présences depuis 1995 dans de si nombreuses galeries, expositions, foires et autres manifestations, que je ne puis songer à les citer ici. Mais je pense que vous n’en ferez pas une maladie, car ce que vous pourrez découvrir aujourd’hui à la Cultureinside Gallery sera déjà bien suffisant pour satisfaire vos envies d’art contemporain extraordinaire les plus exigeantes.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, expo jusqu’au au 2 janvier 2019. Ouvert du mardi au vendredi de 14h20 à 18h30 et samedi de 11h à 17h30.

2) Souvenir des « Andersens Märchen » (contes de Christian Andersen), que je dévorais dans mon enfance.

Série Surprise, huile sur toile 120x180 cm

jeudi 22 novembre 2018