De Mai 68 aux gilets jaunes

Drôle de cinquantenaire

La France serait en colère ? Drôle de façon tout de même, que de commémorer en cette fin d’année, le cinquantenaire de mai 1968 par un coup de vent révolutionnaire ! Stop ! Même s’il n’a rien révolutionné, mai 68 se voulait réellement révolutionnaire, tandis qu’aujourd’hui, bof, c’est du n’importe quoi. Dans la presse et notamment dans le Huffington Post, même l’ex-soixante-huitard boboisé « Daniel Cohn-Bendit a mis en garde contre la « tentation autoritaire » qu’il perçoit dans le mouvement des gilets jaunes ». Pas si bête, à part ça, la trouvaille « gilet jaune », surtout lorsqu’il s’agit de bloquer le trafic dans toute la France, en sachant certains chauffards prêts à écraser père et mère quand on les ralentit et que, automobilistes eux-mêmes, les révoltés disposent presque tous de gilets jaunes dans leur véhicule. En effet, la cause première, le déclencheur de cette fronde, a été l’augmentation du prix du gasoil. Je dis déclencheur, car ce n’était en fait que la goutte qui a fait déborder le vase et, à l’instar de ce qui déclenche la plupart des révoltes, l’étincelle qui a mis le feu aux poudres, parfois mal dosées, comme l’abaissement de la vitesse max à 80 km/h, qui a tant fâché les automobilistes, dont elle réduisait pourtant les frais de carburant.

Seule preuve d’intelligence, en fait, dans ce soulèvement anarchique se voulant apolitique, le Gilet jaune devint signe de ralliement d’une manifestation de colère aussi tentaculaire que vaste, faisant pâlir d’envie les dirigeants de partis, dont aucun n’a réussi depuis longtemps à réaliser pareille mobilisation. Mais c’est justement là, que le bas blesse. En effet, ce qui cloche, c’est lorsque des millions de personnes méprisent l’outil politique que leur offre la démocratie et, au lieu de l’employer à bon escient au bon moment, prétendent en faire, eux, de la politique, tout en l’accablant de leur mépris depuis (et parfois avec) les pavés de la rue. Ce qui n’est pas évident, c’est de voir cette foule peu accoutumée aux initiatives, mais qui suit d’habitude, sans se poser les vraies questions et sans réflexion propre, les plus beaux parleurs de l’échiquier politique, se découvrir soudain refaiseuse de monde et vouloir reprendre une Bastille détruite depuis longtemps pour la bourgeoisie capitaliste.

C’est un fait rare, étonnant même, surtout compte tenu des choix politiques d’une majorité des électeurs ! Je parle principalement de ces Français qui tirent le diable par la queue et pour qui la fin du mois est, n’en déplaise à monsieur Hulot (qui a par ailleurs toute ma sympathie), plus importante que la fin du monde. Mais si le fait est rare, les faits sont ce qu’ils sont. Aussi, suis-je, bien entendu, entièrement solidaire avec tous ces smicards et autres Français ayant tant de mal à boucler leurs fins de mois et qui sont pressurés jusqu’à la moelle par un président qui – solidarité et reconnaissance élitaire oblige – préfère détaxer ses sponsors que ses électeurs. Toutefois, c’est justement là, que l’on a bien du mal à les comprendre car, en réalité, le sentiment que leur pouvoir d’achat baisse, ils l’ont au moins depuis les années soixante-dix . Mais – crénom d’un pipe ! – pourquoi ne profitent-ils pas de leur pouvoir électoral, lors des présidentielles, mais surtout lors des législatives, pour faire bouger les choses et viser à obtenir une meilleure répartition des richesses, à commencer par une véritable progressivité fiscale et une juste rétribution du travail par un smic décent ?

Voilà près d’un demi-siècle qu’elle dure, avec une nette accélération dans les années 90, cette course vers le néolibéralisme, auquel la débâcle du socialisme en Union soviétique a donné une sorte de laissez-passer ! Or, la majorité des Français ont, comme d’ailleurs les autres Européens, toujours voté en majorité pour des partis et des dirigeants conservateurs-libéraux ou sociaux-libéraux, qui marchent tous dans le sens du néolibéralisme mondialiste dominé par les grands groupes multinationaux. Dans toute l’Europe, les seuls partis qui refusent cette dérive et prônent une politique vrai-ment sociale, ne récoltent qu’un nombre de voix dérisoire, qui ne leur permet même pas, dans certains pays, comme chez nous, pour l’heure, au Grand-duché, d’accéder au parlement et d’influer sur la vie politique et sociale de la nation. Alors, pour en revenir à notre grand voisin, où même un PCF seulement réformiste, pour ne pas parler des partis d’extrême gauche, se voit réduit à une présence politique symbolique et où droite, centristes, pseudo-gauche et fascisto-populistes se disputent la scène politique, grâce aux votes des Français, ceux-ci se réveillent. Oui, ils se réveillent, tout étonnés d’apprendre, mais un peut tard, comme eût pu dire La Fontaine, que tout beau par leur vit aux dépens de celui qui l’écoute.

À peu près 80% des Français soutiennent ou sont partie prenante, voire agissante, du mouvement des gilets jaunes et demandent au président Macron d’abandonner sa politique ou/et de démissionner. Or, 66,10 % des Français ont voté pour lui aux présidentielles, lui livrant les clés du pouvoir, comme ils le firent précédemment avec Valéry Giscard d’Estaing, Chirac, Sarkozy et Hollande, lorsque aucun de ces candidats au pouvoir suprême n’affirmait vouloir sortir du néolibéralisme dont se plaint le peuple. Dans le reste de l’Europe la situation est comparable, ainsi qu’au parlement européen, qui joue ouvertement le jeu de ce même néolibéralisme au-quel la majorité des Européens s’oppose.

La démonstration est ainsi faite, que la plupart des gens ne votent pas, ou ne savent pas pour quel parti, i.e. pour quel programme ils votent. Notre démocratie apparaît donc être, dans ces conditions, un vain mot désignant un concept sans contenu. Pourtant, déjà dans l’antiquité, Bouddha, Socrate et Confucius démontrèrent que l’une des fautes les plus graves, voire la pire de toutes, était l’ignorance. Entendez par là l’ignorance voulue, la non-remise en question des lieux-communs et savoirs acquis par la tradition, la, religion, la propagande complaisante et autres poncifs. Nous l’avons bien vu chez nous, au Luxembourg, lors des dernières législatives, où il est évident que seul un nombre dérisoire d’électeurs de la classe laborieuse modeste avait pris connaissance du programme du KPL et l’avait, moins encore, comparé à ce-lui des autres partis d’opposition et à la politique des partis au pouvoir. Alors, pour revenir en France et pour conclure : Faudrait commencer par savoir ce que vous voulez, Msie-dames les Gilets jaunes, au lieu d’enfoncer la tête dans le sable jusqu’à ce que la mesure soit comble et que vous soyez pris à la gorge. Faudrait employer au bon moment et à bon escient les moyens que vous donne la démocratie, avant de jouer à une pseudo-révolution qui, en fin de compte, ne changera rien.

Giulio-Enrico Pisani

(Foto : EPA-EFE)

jeudi 6 décembre 2018