Sylvie Ménager et Ann Vinck à la galerie Simoncini

Place d’Armes le 1er décembre. Vive le Krëschtmaart, amis lecteurs! Mais au bout d’une demi-heure de foule, bousculades et tohu-bohu, une pause s’impose. Et, où mieux échapper dans tout Luxembourg centre à ce charivari, à l’odeur de friture ainsi qu’aux gaz d’échappement des files d’autos attendant leur tour de parking, que dans les musées ou galeries de la ville? Parfait, puisque j’avais prévu de toute façon une visite à la galerie Simoncini (1), qui nous présente aujourd’hui deux artistes dont j’ai encore tout à découvrir. Étonnantes! Un premier aperçu à travers les trois salles me montre d’emblée un large éventail d’oeuvres réunissant en un fol épanouissement de créativité la sobriété du contemporain à une grande richesse de couleurs, graphismes, formes et nuances. Un deuxième tour, plus consciencieux, me permet ensuite d’examiner attentivement, dans la salle du sous-sol, les sculptures de

Sylvie Ménager.

Diplômée de la célèbre École supérieure des arts appliqués Duperré (2), l’un des plus anciens (1 siècle et demi) bastions de l’émancipation féminine en France et aujourd’hui haut-lieu universitaire des arts, cette sculptrice parisienne nous enchante par son remarquable talent. C’est tout, pour ce qui est de son CV. Je n’ai rien trouvé d’autre. Aussi ne saurais-je pas vous dire quand, enfant ou déjà jeune fille, elle est tombée dans la glaise, la terre, l’argile, y a enfoncé les doigts, l’a saisie, puis pétrie, malaxée pour la première fois. Mais quelle importance!? Un beau jour s’est présentée l’occasion, lui a révélé son don et ouvert la voie à de longues années d’expérimentations, de recherches, puis d’études, de pratique et encore de recherches. Le résultat nous montre que ce fut une vague de fond vers la beauté, soulevée par le souffle du talent et de l’inventivité. Puis elle alla de l’avant, jusqu’aux premières réussites de l’Oeuvre. Trouver, agir, créer, former, sculpter et, alors seulement, en parler! Et elle en parle fort bien, de son travail, ne me laissant en fin de compte pas grand-chose à ajouter.

«Je travaille essentiellement mes sculptures autour d’une écriture qui m’est propre et à partir de laquelle j’aie envie de raconter des histoires», écrit-elle à l’occasion du Salon des Beaux-arts de Garches 2016 (3). «Je creuse la terre encore et encore, je trace des sillons, des ondulations qui parfois dialoguent avec le vide. J’aime dialoguer avec les courbes en les laissant «partir», puis en les structurant tout à coup (...) J’ai aussi l’obsession de la lumière, je souhaite faire entrer le spectateur dans mes sculptures afin qu’il lise en profondeur à l’intérieur de la matière «terre». Je veux que mes sculptures vivent et soient mouvantes! Mes patines cherchent à accentuer les reliefs de mes formes et à créer des jeux d’opacité et de brillance. Elles me permettent d’affirmer mes sculptures et de leur donner une identité.». Et elle écrit ailleurs «... Mes sculptures en grés chamotté (4) se parent d’une patine,faite à partir de pigments, que je «monte» très progressivement par une succession de superpositions de couleurs allant d’une gamme de noirs colorés, gris et verts».

Mais ces lignes, aussi personnelles et senties que pertinentes, sont loin de vous révéler, à quel point ses oeuvres, discrètes, fines, sobres et, malgré un dessin ferme, tout en nuances et feeling, pure esthétique, donc abstraction, peuvent être ce que vous désirez qu’elles soient. Prenez, par exemple, la «Ballade graphique» et ses écritures gravées sur un mystérieux artéfact semble-t-il porteur d’au-delà du temps et des océans du mystère de quelque pensée primaire! Devant ce qui m’évoque un grand fragment de pavillon d’un coquillage antique, je m’imagine lire dans ses étranges graphes des mots disant les métamorphoses de Nérée, ou même les entendre jaillir de ce woofer antédiluvien. Ce n’est certes que mon ressenti à moi; à vous de découvrir le vôtre. Le monde connut d’ailleurs autant d’écritures qu’il y eut de peuples, de cultures, de légendes, de langues, d’écoles, de styles et j’en passe... Aussi, près de là, Sylvie Ménager nous en présente tout un lot, des écritures, dans son élégant triptyque «Histoires graphiques», dont je vous abandonne et la beauté et un déchiffrage innécessaire, mais pouvant laisser rêveur. Sans même parler de ses «Puits de lumière», où de raffinés moucharabiehs ceints de mystères serpentins vous empêchent d’en sonder ce vide qui se flatte du passage de la lumière ambiante. Et je pourrais poursuivre encore longtemps l’exploration de ce jardin peuplé de fûts de grés, mais il est temps de vous présenter

Ann Vinck,

cette autre talentueuse artiste exposée aujourd’hui chez Simoncini. Surprise! Étonnement! Quasiment de l’embarras, voilà ce que j’ai ressenti, en m’entretenant avec elle, après un premier coup d’oeil sur ses vastes tableaux abstraits au rez-de-chaussée et au 1er étage de la galerie. Je pensais en effet savoir à ce jour, ce qu’est la peinture abstraite, c’est-à-dire non figurative, jusqu’à ce que je lui demande, devant l’un de ses tableaux de la série «Heureux qui comme Ulysse», la signification de l’oeuvre et qu’elle, l’air fort étonné, (c’est qui, cet amateur?) me répondit, après une brève hésitation: «Aucune!». Ceci dit, je vous cite tout de même la présentation d’André Simoncini, qui n’est pas tout à fait de mon avis, mais dont, justement, l’avis vous permettra de faire la part des choses et de mieux vous faire, sur place, votre propre opinion.

«L’artiste ici partage, aux deux sens du mot: elle fait don, mais elle divise aussi, confronte et oppose, auscultant, disséquant les éléments de ce bestiaire en gravitation sur l’espace de la toile, de la microparticule à l’infini cosmique», écrit-il. «De la naissance à la mort, grand écart métaphysique, c’est tout le cheminement de la condition humaine qui est, in fine, signifié. Les oeuvres récentes participent du même talent protéiforme dont Ann Vinck fait preuve depuis longtemps. Peintures, aquarelles et gravures pleines d’expression(nisme), avec aujourd’hui un redéploiement insoupçonné de couleurs et des incursions marquées vers le noir et le blanc». En fait, à part quelques statuettes réellement expressionnistes, comme «Il dirige», inspirée de notre Philharmonie, ou quelques autres, que l’artiste présente au rez-de-chaussée, en plus de son oeuvre picturale, Ann Vinck elle-même ne se reconnaît pas (du moins en peinture) dans l’expressionnisme.

Eh oui, contrairement à ce que tendent parfois à me faire croire leurs œuvres, certains artistes se veulent abstraits, mais ne coupent pas tout lien au réel, ni même à quelque forme représentative, même onirique, imaginaire. Ann Vinck, elle, m’a appris ce qu’est l’abstrait. Mais cela démontre aussi combien l’interaction artiste-oeuvre-spectateur est importante. Libre à chacun de voir dans une toile abstraite quelque figuration poétique. L’abstrait en soi ne signifie rien. Il y a tout au plus une recherche d’esthétique, d’équilibre, d’harmonie. Cependant, indulgente, Ann Vinck, que je voyais pour la première fois, quoique je l’eusse citée en l 2014 lors de l’expo d’estampes «Fifty/Fifty» au Centre Culturel Neumünster (5), m’accompagna pour un nouveau tour des oeuvres exposées, me permettant de mieux en saisir l’essentiel. J’ai essayé. Ai-je réussi ? Il y a de quoi en douter, comme le démontre l’anecdote suivante. Plongé en effet dans la contemplation d’un grand diptyque (160x360cm), étrangement intitulé «Comics»,qui m’évoquait portant les Nymphéas de Monet, je lui en fais part. Mais elle nie y avoir songé, avoue par contre qu’un autre visiteur lui a fait la même remarque. Pur hasard, ou involontaires geysers du subconscient? Va savoir!?

Principalement graveur, sculptrice et peintre, Ann Vinck est née en 1953 à Anvers. Elle vit et travaille à Bous, près de Remich, a effectué de 1973 à 1977 des études d’arts graphiques à la Sint-Lucas school of arts, Anvers, puis de céramique au Lycée Technique Joseph Bech, Grevenmacher de 1984 à 1987. En 1988 elle fait un stage de deux mois en Inde dans les milieux artistiques de New Delhi, grâce à une bourse du «Creative Fund» (créé par Amar Nath Sehgal) et, en 1990 un séjour à la Cité Internationale des Arts à Paris. En 1999 elle a participé au Symposium graphique de Göteborg et en 2006 au «Print workshop Mahatma Gandhi Institute à Moka (Maurice)». Elle est membre de l’Atelier (de gravure) «Empreinte» (6), Luxembourg.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg, ouvert mardi à vendredi de 12 à 18 h. et samedi de 10 à 12 h. et de 14 à 17 h, ou sur rendez-vous. (Tél. 475515), jusqu’au 13 janvier 2019.

2) Fondée en 1864 : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_Duperr%C3%A9

3) http://lesbeauxartsdegarches.com/32-artistes-m/179-sylvie-menager.html

4) La chamotte, ou tesson broyé, est une argile brute cuite à une température de 1300 à 1 400 °C, broyée et tamisée pour contrôler la granulométrie des grains obtenus (Wikipedia).- Le grès chamotté est une argile contenant un certain pourcentage de chamotte (par ex. 20, 30, ou 40%)

5) www.zlv.lu/spip/spip. php?article11733

6) … groupe dont je vous ai déjà parlé à plusieurs reprises en présentant le photographe et graveur Serge Koch.

Tableaux d’Ann Vinck

Freitag 7. Dezember 2018