Luxemburger Porträts 2018, ou l’esprit de Marc rue St.-Esprit

Ma première impression face à cette série de photos fut : « Tiens, le Tout-Luxembourg ! » Mais ensuite, à y regarder e plus près, j’y retrouvai simplement bon nombre de personnalités de la culture luxembourgeoise au sens large du mot : photo, peinture, théâtre, cinéma, chanson, cuisine, médias, ainsi que politique, etc., immortalisées par l’artiste photographe Marc Wilwert pour la Galerie Clairefontaine (1). Et voilà tout ce petit monde qui vous regarde de son air le plus charmeur depuis une cinquantaine de portraits exposés aux cimaises des deux étages de l’espace 2 de la galerie, au 21, rue du St-Esprit. Se plus on retrouve leurs visages également dans un très bel album, en fait le troisième d’une série quasi-historique, dont je laisse Marita Ruiter, la charmante galeriste, vous conter, justement, l’histoire, que je résume et traduis fort librement du luxembourgeois.

« 1972 : le photographe Uwe Laysiepen (mondialement connu comme Ulay) vient au Luxembourg avec Marina Abramović, afin de photographier des Luxembourgeois pour le compte de Polaroïd. Hélas, pour le rebelote projeté 35 ans plus tard la plupart des photos de cette époque ont été perdues, et le plan de renouveler la collection de 1972 tomba à l’eau. Aussi, décidai-je en 1997 de recommencer à zéro, en faisant photographier les passants du quartier de la place Clairefontaine par Ulay avec une caméra polaroïd géante. Et ce fut le début de ce projet de longue haleine qu’est « Luxemburger Porträts ». Aux quelques photos retrouvées de personnes représentées en 1972 vinrent s’ajouter 58 autres, pour former un profil transversal de la société luxembourgeoise allant de la femme de ménage au politicien, en passant par l’infirmière, l’artiste, l’entrepreneur, etc. Cinq ans plus tard, donc en 2002, ce fut au tour du couple de photographes Daniel & Geo Fuchs de photographier les mêmes personnes, mais cette fois avec une caméra à image thermique (qui réagit aux infrarouges) pour un nouvel album. Et enfin, en 2018, à l’occasion de ce 30e anniversaire de la galerie, c’est

Marc Wilwert,

qui a repris le flambeau, en portraiturant encore une fois le même groupe de personnes (malheureusement quel que peu réduit en nombre), en employant le procédé de la caméra à lampe annulaire (2) ». Consulté par moi, Marc m’a expliqué que « Ce système permet, grâce à un éclairage frontal constant, des prises de vue sans ombres, pour ainsi dire neutres, parfaitement objectives et quasiment cliniques. C’est une expérience qui m’a tenté. Les gens se montrent comme ils sont. ». Sous-entend-il : « et non comme ils veulent paraître » ? Je le pense. Pari réussi donc ? À vous de juger, amis lecteurs, car je ne connais aucune des personnes photographiées dans cette exposition suffisamment bien pour l’affirmer.

Au fond, j’aurais plutôt tendance en cela à aire confiance au professionnel et à l’artiste, dont je connais la compétence et le coup d’oeil. Il est vrai que jusqu’à ce jour, c’est surtout l’artiste, le créateur, l’expérimentateur – succès et faux-pas inclus – que j’ai recherché et trouvé en Marc, plutôt que le professionnel chevronné visant la perfection. Erreur ! L’un n’exclut point l’autre et la réussite de sa présente expérience d’éclairage ne fait certes pas de lui un « rangé » surfant sur ses acquis. Voilà qui me rappelle en effet ce que j’écrivis il y a plus d’un lustre sur la participation de Marc à l’expo collective « Summertime » de 2013, déjà tenue à la galerie Clairefontaine ! Je vous cite mes mots de l’époque : « Né en 1976 à Luxembourg, il s’inscrit dans la recherche de nouvelles voies photographiques ».

Gradué en photographie à l’Institut Supérieur des Beaux-arts Saint-Luc à Liège en 2001, Marc obtient en 2002 un certificat de pratique photographique professionnelle au London College of Printing et travaille depuis comme journaliste et photographe pour le Luxemburger Wort. L’originalité de ses recherches m’était en fait apparue dès notre première rencontre en 2006 au vernissage de son exposition « Nuit Blanche », à la « défunte » galerie de notre ami Frank Gerlitzki, à Luxembourg-Bonnevoie. Et confirmation à la Galerie Orfèo en 2007 à l’occasion de son exposition « Twilight » en quasi-symbiose avec l’orfèvre Claude Schmitz. Ses photos y portaient un regard crépusculaire aussi jouissif que dramatique sur les artéfacts de Schmitz, ces bijoux dont il n’hésita pas à surcharger ses modèles dans des prises de vue d’une profondeur et d’une sensualité époustouflantes.

Cependant, déjà de nouvelles expériences se profilaient à l’horizon. « Pour l’heure », écrivis-je à l’époque, « Marc se tourne vers la nature, un peu comme son confrère François Besch qui le précéda il y a peu dans ce même espace, mais dans un tout autre registre. Car si François pousse l’avant-garde jusqu’à faire des photos d’une grande fidélité et précision avec un I-Pod 4, Marc Wilwert préfère, lui, rechercher pour « Memento » le flou et la poésie un peu vintage que permet le Polaroïd ». Et Mylène Carrière, coordinatrice du Département Photographie au CNA », écrivait aussi et très pertinemment de lui dans le L.W., qu’« en associant la fragilité du support à la beauté précaire du modèle, il crée une icône de la vulnérabilité du temps et de la vie ».
Cinq ans ont passé. Le flou et la poésie ont cédé, pour aujourd’hui, à la précision, au réalisme, mais sans crudité ni esprit critique apparent... Enfin, disons, du moins à cette occasion, où la directrice de l’album et de la galerie a sans doute désiré nous présenter, pour ce 30e anniversaire, le meilleur des mondes luxembourgeois possible. On est certes bien loin de « Twilight », de ce regard crépusculaire, en demi-jour, pour ainsi dire entre chien et loup, que Marc jetait alors sur les bijoux dont il parait à profusion, mais avec un goût très sûr, ses modèles dans des prises de vue d’une profondeur et d’une sensualité époustouflantes, lors de cette expo de 2007.

Il ne faudrait toutefois pas croire, que ce chercheur, expérimentateur, explorateur infatigable, qui semble s’être donné pour but de repousser un peu plus à chaque occasion les limites de l’art photographique, il ne faudrait pas le croire disposé à s’asseoir sur ses lauriers et à se contenter du convenu, pour parfait qu’il soit. Tenez ! Yann Garret, rédacteur en chef de « Répon­ses Photo » commentait, il y a juste un an, cette récente série de Marc sur l’albinisme, « Les ombres du soleil », présentée encore en juin dernier à Cologne. Je le cite : « ... la métaphore photographique dont s’empare ici Marc Wilwert donne lieu à un très beau travail, qui explore les fragiles limites du plaisir et de la douleur d’un corps exposé aux rayons du soleil. » ? Non, vraiment, l’ordinaire, le standard, le convenu – et quand même cela atteindrait la perfection –, chez Marc, il ne faut pas trop s’y attendre.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Jusqu’au 20 janvier dans l’espace 2 de la galerie, au 21 rue du St-Esprit. Ouvert mardi à vendredi de 14h30 à 18h30, samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h.
2) … ou torche annulaire à lumière continue (Marc Wilwert). Ne pas confondre avec flash annulaire.

Marc Wilwert, Marita Ruier et leur livre

vendredi 28 décembre 2018