Schwaarz Konscht, l’art des taques !

Question d’achever dans le gris presque noir cette grise fin de journée d’hiver à peine égayée par un finissage d’expo chez Nosbaum & Reding, au cœur de la vieille ville, je décidai de faire un saut à deux pas de là, au Lëtzebuerg City Musée, rue du Saint-Esprit. En fait, l’invitation à l’expo Schwaarz Konscht, à laquelle j’avais agrafé un communiqué y relatif dans notre «Zeitung» du 21 novembre, pâlissait depuis presque 4 mois sur ma table travail. Témoins: deux traces de café et une brûlure de cigarette. Eh oui, personne n’est parfait. Les termes de l’invitation, que vous pouvez d’ailleurs retrouver sur le net, étaient par contre charmants. Jugez-en vous-mêmes! «Vous connaissez les taques depuis votre enfance? Peut-être en avez-vous même à la maison. Venez découvrir le monde des taques avec vos amis et clôturez cette visite nostalgique autour d’une tasse de café et d’un morceau de gâteau au musée».

Saviez-vous que Le mot taque remonte au XVIe siècle? Adopté surtout dans les régions à lange d’oïl (France centre et nord, Belgique, Luxembourg), ce terme provient du bas allemand tâk (morceau de fer). Dans les régions à langue d’oc (France du centre et du sud) on emploie plutôt le terme plus explicite et moins élégant de plaque de cheminée (qui en garnit le contrecoeur). Il s‘agit ici évidemment de taques ou plaques de cheminée et de poêle et, plus précisément, de la collection d’Édouard Metz (1831–1895), directeur de l’usine d’Eich, qui avait rassemblé quelque 300 taques de cheminée et plaques de poêle datant des XVIe au XIXe siècles, en provenance de l’ancien duché de Luxembourg et des territoires voisins. De plus et outre d’intéressantes notes et illustrations explicatives, le musée expose aussi quelques autres taques, notamment commémoratives, du XXe siècle.
Aussi, poussé par la curiosité et par mon amour de l’histoire, au lieu de me rendre à l’arrêt du bus avenue Monterey direction home-sweet-home je traversai le Fëschmaart, frôlai le Konschthaus beim Engel, embouchai la rue de l’Eau et ensuite cette rue du St.-Esprit, où je visite souvent des expos de la galerie Clairefontaine.
Embarqué enfin au rez-de-chaussée du musée dans un lift qui m’ «annonça» pourtant être déjà au 3e étage et me propulsa jusqu’au 5e, je me retrouvai au beau milieu de l’extraordinaire imagerie de ces taques, témoins d’autres siècles, mais dont la tradition s’est perpétuée, contrairement à ce que l’on entend ou lit parfois, encore ci ou là à travers l’Europe. Le moment est cependant venu de laisser la parole au City Musée, que je cite pour vous, amis lecteurs:

« En 1996, le Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg avait reçu en dépôt une partie de cette collection de la part de la Fondation Veuve Émile Metz-Tesch. En 2016, ces objets ont retrouvé leur splendeur originelle grâce à une campagne de restauration. Depuis le XIXe siècle et jusqu’aux années 1980, les taques nourrissaient la passion des collectionneurs et jouissaient d’une grande popularité auprès d’un public amateur de choses anciennes. Par la suite, l’intérêt du public s’en est détourné et beaucoup de musées ont relégué ce genre d’objets aux oubliettes. (Et cela, au lieu d’étudier et d’analyser les contextes historiques et sociétaux de leur création, ainsi que de valoriser leurs témoignages parfois rares, voire uniques.)
Pourtant, les taques permettent d’explorer tout à la fois les mentalités et la vie matérielle d’autrefois. À travers ces plaques en fonte, de nombreux thèmes tels que l’industrie du fer, l’habitat et les techniques de chauffage, l’iconographie et les références artistiques des motifs (religion, héraldique, mythologie, événements historiques) ou encore la convivialité autour de la cheminée (contes, folklore) sont abordés. L’exposition s’attache particulièrement à promouvoir l’accessibilité du musée à tous les publics. Les taques étant des objets peu fragiles, les visiteurs peuvent toucher certaines pièces. La visite devient ainsi une expérience multi-sensorielle, accessible également à des personnes ayant une déficience visuelle. Différents outils de médiation spécialement conçus pour l’exposition facilitent une lecture ludique des motifs représentés sur les taques.»

Ces motifs sont en effet aussi variés qu’instructifs et embrassent aussi bien les genres héraldiques que mythologiques, allégoriques, populaires, sociétaux, commémoratifs, bibliques et religieux. Suite à un millénaire d’endoctrinement catholique des populations de la région Ardennes-Luxembourg-Lorraine par les princes-évêques, puis sous l’égide des comtes et ducs qui y trouvaient leur compte, les motifs religieux dominent, bien que souvent mâtinés de superstitions, de mythologie et d’allégories païennes. Un bel exemple nous est offert par cette splendide Vierge au croissant de lune du XVIIe siècle, qui n’est autre qu’une christianisation de la déesse archaïque latine Jana (1). Préfiguration de la Diana/Diane romaine, déesse de la chasse et de la nature sauvage, mais aussi figure féminine de Janus, souvent représentée coiffée d’un croissant(2), son double catholique se tient ici debout sur un croissant de lune. Si vous êtes attentifs, vous noterez en outre, que le bas de la robe et les pieds de «Marie» forment un visage, dont le nez, prolongé sous la lune, semble se parer de cette espèce de bec porté par les fossoyeurs de la peste. En fait, sous les apparences complaisant aux dictats catholiques de l’époque, percent les véritables croyances populaires ancestrales dans les forces (divinités), tant bienveillantes que mauvaises, de la nature.

Une autre taque particulièrement intéressante est celle qui représente Flora, la déesse romaine de la nature, du printemps et des fleurs. Outre la remarquable richesse de son décor et la finesse de l’iconographie, elle porte l’inscription QUINT.E, qui désigne le lieu de fabrication. Aujourd’hui arrondissement de Trèves, Quint est tout-la fois le nom et la location d’une des plus anciennes fonderies-aciéries d’Europe, érigée en 1683 au bord du Quintbach (ruisseau de Quint). Quant à la lettre E., je suppose qu’elle signifie Ehrang, ancienne commune (aujourd’hui Trier-Ehrang/Quint) tréviro-romaine près de Quint, déjà citée en 973.

Poursuivons avec cette magnifique taque héraldique de 1595 aux armes d’Espagne portant l’inscription DOMINUS MIHI ADIVTOR, (Dieu est mon aide, Vulgate, Mathieu 6:13, adopté comme devise par Philippe II d’Espagne). Et je pourrais vous en citer encore tant d’autres comme, par exemple, celle des Frères ennemis, fondue sans doute à Arenberg (désormais un quartier de Coblence), ainsi qu’en témoigne le blason) au XVIIe siècle, mais également son antithèse, la PAX AUREA (paix d’or) de 1644. Si la première pourrait évoquer les affrontements fratricides opposant catholiques et protestants durant la guerre de 30 ans, la seconde, elle, pourrait illustrer le commencement des pourparlers de paix, conclus par le «Westfälischer Frieden» (Paix de Westphalie) (3) qui y mit fin le 2 octobre 1648. Et c’est sur cette magnifique taque de réconciliation que je vous encourage à poursuivre sur place cette fascinante exploration.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Selon l’Encyclopédie (de Diderot) le nom de Jana fut changé en celui de Diana, par l’addition du D, que le J consonne entraîne dans plusieurs langues. Varron appelle la lune dans ses différentes phases, Jane croissante et décroissante. D’autres prétendent que Diana a été fait de diva,(divine) Jana, ou dia (du jour) Jana; le soleil s’est appelé aussi divos Janos, dieu Janus.

2) Thème repris par George Melliès dans son micro-métrage de 1902, «Voyage dans la lune», où il représente le côté visible de la lune par une jeune femme tout à la fois installée sur un croissant de lune et coiffée d’un croissant de Lune.

3) Mieux connue en français en tant que Traités de Westphalie, 1644 marqua la date initiale des pourparlers se tiennent à Münster à partir de décembre 1644 puis à Osnabrück à partir de 1645 et exprime davantage un voeu que sa conclusion en 1648. En effet, il s’agit de 3 traités de paix distincts:

Paix de Münster du 30 janvier 1648 entre l’Empire espagnol et les Provinces-Unies ;
Traité de Münster (Instrumentum Pacis Monasteriensis) du 24 octobre 1648, entre l’Empereur du Saint-Empire romain germanique et la France (et leurs alliés respectifs) ;

Traité d’Osnabrück (Instrumentum Pacis Osnabrugensis) du 24 octobre 1648 également, entre l’Empereur du Saint-Empire romain germanique et l’Empire suédois.

Scène atelier taques (Musée gaumais, Virton)

Freitag 11. Januar 2019