Étrange capharnaüm chez Schortgen

Et puis non ! Faut pas exagérer tout-de-même. C’est personnel et me fait toujours cette impression, quand je pénètre dans une salle d’exposition pleine de monde et d’oeuvres d’art peu assorties, lors d’un vernissage. Et cette fois, franchement, à la galerie Schortgen (1), j’étais servi. Ajoutez-y les vieux amis que l’on retrouve – ce qui est tout de même chouette – et les nouvelles connaissances que l’on se fait à telle occasion et vous verrez s’il est facile de se concentrer sur des créations artistiques disparates, dont certaines sont d’un abord complexe. Quasi-miraculeusement, je suis quand-même parvenu à me ménager un bref aparté avec la nouvelle venue « au club », la sculptrice sur terre cuite

Patricia Broothaers.

La galerie nous présente ses personnages en citant Artension : « Âmes sensibles, s’y tenir. Leur regard vous fuit, se fige, s’égare dans de lointains souvenirs. Leur vie est un songe, une onde brumeuse et silencieuse. Nostalgie secrète, douleur discrète. Peurs enfouies ou paix retrouvée. A quoi rêvent-elles, ces figures hiératiques et mélancoliques, ces statues de terre et de mystère ? Ce sont des âmes esseulées, intranquilles ; des êtres dont la noirceur romantique, les fêlures délicates, l’insondable profondeur, évoquent les héros de Tim Burton. Héros, le sont-ils vraiment ? Habitées par l’angoisse et l’incertitude, ces silhouettes graciles et résignées traduisent, selon l’artiste, son incapacité à résoudre certaines situations ».

Antihéros, dirais-je en effet. Quant à une leur supposée impuissance, je pense que l’artiste la leur attribue seulement au cas où ils devaient se mettre en avant. Leur modestie invétérée, leur conscience outrée de leurs faiblesses présumées ou réelles, leur insignifiance autoproclamée, devrait toutefois faire deviner à l’observateur perspicace la formidable force contenue dans les originaux que pourraient refléter ces frêles enveloppes. Certes, ce genre de personnage fait de tout pour que nous passions sans le voir. C’est toute une affaire que de les voir se valoriser, ce à quoi, lorsque contraints, ils y parviennent tout de même, c’est au prix d’un effort douloureux, surhumain. J’avais l’impression de les entendre, lorsque, en déambulant parmi eux dans la salle d’expo, je me souvins avoir lu, que l’artiste, effacée, modeste, avait écrit avoir toujours eu du mal à s’exprimer en mots.

« Le dessin, je l’ai depuis tout jeune ans le sang », dit-elle. « Travailler avec argile et terre – malaxer, colorier, rayer, égratigner – me donne une énorme satisfaction (...) Issues de mon univers imaginaire, elles (ces statuettes) observent les gens autour de moi, cherchent à comprendre leurs attitudes, leur rapports entre eux et leur rendent leur attitude vis-à-vis de moi... » (2). Normal, puisqu’ils sont moi, ai-je envie de lui faire ajouter car, évidemment, elle s’y identifie. En fait nous abordons ici à ce niveau encore supérieur du courant d’interaction et de réciprocité entre artiste, oeuvre et spectateur que j’ai déjà fréquemment signalé dans mes articles. Je le crois d’autant plus, que l’artiste sait parfaitement ce qu’elle sculpte et l’expose sans indulgence ni concession. À voir, mais non « en passant », justement !

Ellen Van der Woude,

elle aussi se rappelle aujourd’hui à notre bon souvenir. Elle nous rappelle aussi qu’elle occupait il y a un an et une saison la 3e dimension chez Schortgen avec ses splendides artefacts de fine porcelaine style monde marin, qui se mariaient bien mieux avec les berges, marines et brisants de Carolin Wehrmann. Mais qu’y faire ? Allons, ne soyons pas rosses et apprécions ces pièces uniques. Afin d’illustrer son univers, écrivis-je déjà la fois passée, l’artiste a choisi la céramique, ou terre cuite, qu’elle alterne, mais aussi accouple selon les exigences de son inspiration, avec la porcelaine, fille du blanc kaolin, créant ainsi des objets dont la minéralité reste chargée de toute une mémoire de vie propre. « Chaque objet est créé à partir d’empreintes et de petits éléments faits à la main, un par un (...) Différentes techniques, comme changer la taille et la direction de ces éléments, l’utilisation de matériaux tels que les engobes, pigments et oxydes, rendent les oeuvres naturelles... », précise Ellen van der Woude.

Extrêmement sobre, l’artiste peut même paraître parcimonieuse dans le choix de ses couleurs, qu’elle limite à une tout-de-même large gamme de blancs alternant ci et là avec du bleu turquoise pâle, des bruns ou des violets. Mais les sculptures exposées chez Schortgen ne constituent bien-entendu pas tout ce qu’elle réalise, et vous aurez une idée plus complète de ses possibilités en creusant un peu sur Internet. Il est toutefois évident, que rien ne pourra vous vous faire saisir l’épaisseur, la profondeur et la matérialité organique, quasi-vivante de ses sculptures, comme les voir de près afin de percevoir tout l’enchantement de leur poésie inspirée de la mer. Quitte à ne pas être cette fois aussi bien valorisée par le cadre que lors de sa précédente exposition, cette brillante artiste sculptrice vous permettra de retrouver une fois de plus avec plaisir ses artéfacts d’une beauté exquise. Mais que dire à présent du « grand revenant »

Robbert Fortgens

qui, après nous avoir privés de découvrir ses dernières oeuvres pendant plus de six ans, nous revient, plus brillant et impressionnant que jamais. Difficile de savoir au premier abord, si Fortgens est avant tout peintre ou photographe. Un beau jour, l’artiste semble avoir décidé d’intégrer la photographie à la peinture, ou inversement, mais en restant toujours dans une extrême sobriété de couleurs : en général monochrome à peine brisé ou rehaussé par quelques touches de peinture. Il parvient ainsi, par la matérialité d’une peinture et de graphismes le plus souvent abstraits, à mettre les nuances subtiles des photos en valeur. Il arrive que celles-ci soient accentuées par un flou volontaire. Elles peuvent être défocalisées ou brouillées par le mouvement, puis travaillées à la peinture et revêtues d’une sorte de résine évoquant la fragilité d’une peau humaine. J’en viens à me demander, si ces silhouettes ou corps, très souvent féminins, pourraient avoir inspiré par leur côté magique les fées que des artistes plus jeunes comme Andrej Pirrwitz ou Laura Bofil introduisent dans leurs espaces citadins ou industriels désaffectés.

De plus, les toiles de Robbert Fortgens sont parfois organisées en diptyques constitués d’un volet de peinture abstraite et d’un volet figuratif ou mi-figuratif porté par la photographie, qui donne une grande impression d’équilibre, de sérénité, mais aussi de proximité au spectateur. Cette complémentarité des deux volets joue cependant aussi un rôle symbiotique et interactif, qui permet non seulement la mise en valeur respective de l’abstrait et du surréel, mais contribue à mettre en exergue les deux grands talents de l’artiste – peinture et photo – et à les rapprocher du spectateur, tout en jetant un pont entre réalité et fiction. L’oeuvre n’en reste pas moins toujours reflet, écho et, en tout cas, proche de quelque mouvement, fougue ou fugue, forme ou réalité, que l’artiste transforme, puis transpose sur sa toile selon sa propre perception et son inspiration à un moment donné. Il s’agit de projections éminemment poétiques qui ne répondent quasiment à aucune règle, ni constante.

L’artiste a tout au moins employé ce système de « présentation » qui lui est si particulier, afin de porter plus fréquemment (et classiquement) l’attention sur le sujet et le motif eux-mêmes. Il en a, par exemple, encore usé dans cette merveille de délicatesse qu’est le diptyque « Rob Just red » (3), jeune fille en jupe rouge au milieu de la ville regardant derrière elle, mais aussi, dirait-on, penchée vers un fantôme de chien accroupi à ses pieds, comme pour lui demander « que fabriquons-nous ici ? ». Mais cette bipolarité jadis si fréquente chez Fortgens a déjà disparu dans mon deuxième tableau préféré. Le pinceau n’y dispute plus l’espace à la photo qui s’épanouit dans toute la perfection de l’esthétique féminine et du mouvement. Ensemble grâce et tension, l’aérien « Freedom 3 » voit l’abstraction ramenée quasi-toute à l’arrière-plan. Certes, j’aimerais aussi vous parler de la nouvelle disposition scénique choisie par Fortgens dans « Japanese Girl » et de bien davantage, mais l’espace me manque et je vous en abandonne la découverte, amis lecteurs.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont (tel. 5464.8744), Luxembourg-centre. Exposition Robbert Fortgens, mardi à samedi de 10h30 à 12h30 h. et de 13h30 à 18h. jusqu’au 6 février.

2) Qu’on me pardonne ma traduction assez libre (j’espère non-boiteuse) de ces trois phrases du néerlandais.

3) … quoique sous-titrée « Don’t look behind » dans l’invitation. Malentendu, quiproquo, erreur sans gravité ? Qu’importe ; cet autre titre fait sens et, à chacun sa vérité...

Ellen Van der Woude

vendredi 18 janvier 2019