Nina Tomàs et ses « Logiques du flou »

Absolument surprenante, que cette exposition...

Absolument surprenante, que cette exposition hivernale de la galerie Nosbaum Reding (1), car Nina Tomàs, l’une des artistes qu’elle nous présente en ce début d’année, ne m’a pas seulement impressionné par son talent et la qualité de son travail, mais aussi par une diversité qui la rend absolument inclassable. Et c’est très justement que le journaliste Thierry Hick écrit dans le Luxemburger Wort du 17 février 2018 que « Nina Tomàs refuse toutes formes de contraintes ou de limites » puis la cite : « Je déteste les frontières ; la peinture doit pouvoir s’en libérer, repousser les limites picturales ». En fait, quasiment aucune de ses créations ne s’inscrit dans un quelconque genre, style, type ou caractère qui leur serait commun. Pour le peu que j’en connais, j’airais plutôt envie de qualifier son oeuvre de foncièrement poétique.

Mais en quoi la poésie constituerait-elle un lien, une proximité, voire une parenté entre poètes ou même poèmes ? En quoi Villon, Carducci, Hölderlin et Prévert seraient-ils cousins ? Avec quelle unité mesurer, comparer les peintres-poètes Ahmed Ben Dhiab et Aldona Gustas ? Figuratif ou abstrait, romantisme, impressionnisme, cubisme, surréalisme, symbolisme, ou de tout cela et bien davantage, au choix ? En quoi un poème de Wilde ressemblerait-il à un autre poème de Wilde ? Essayez un peu d’inscrire Nina Tomàs dans un courant bien défini et vous y perdrez sûrement votre latin (ou arabe). Façon de parler, ou plutôt de voir, bien sûr... Et autant pour ce qui est de sa créativité ! Mais également du point de vue de l’exécution, donc purement technique, ses créations varient toujours dans leur composition : autres substrats (toile, textile imprimé et/ou bois), divers outils graphiques et picturaux, différentes présentations...

Même proches ou apparentées à première vue, même aboutissant toujours à des tableaux au sens large du terme, ses créations ne parviennent pas toujours à l’être, tableaux proprement dits. Prenez son « cube » quasi-virtuel 37x37x37cm, aux deux seuls côtés (donc sur six) matérialisés par un diptyque de deux toiles accolées à angle droit. Trois femmes, évidemment musulmanes, y apparaissent dans une mise en scène, me semblant sacrifier sous leur niqab bien davantage que leurs charmes éventuels et leur prétendue impureté à leur superstition. À vous de voir si vous l’entendez ainsi. L’artiste s’y offre, mieux encore que dans la plupart de ses autres titres, un multiple jeu de mots digne d’Alphonse Allais et l’intitule « Aspirer c’est cacher ». Certains tableaux sont peints recto-verso. D’autres sont peints et dessinés sur textile imprimé comme « Kaki dit (tablette 2) » ou sérigraphiés sur toile comme le bonhomme sous une série d’ogives, que l’artiste appelle « Prière de m’aimer » et dont je vous abandonne, amis lecteurs, le pourquoi et le comment.

D’autres encore s’épanouissent à l’huile, à l’acrylique, au fusain, ou/et aux pastels, crayons et collages sur toile et bois, mais côté cadre, comme dans « Petit creux », où un dormeur et trois femmes visiblement orientales se partagent quatre espaces au vide tendre pastel avec une cavité, des choses étrange et un calligramme défait. Bien entendu, là comme souvent chez Nina Tomàs, il y a récit, allusions ou allégorie sous roche : narration silencieuse, visuelle, non évidente, voire souvent sibylline. On est loin du tableau réaliste en clair. Si elle suit et exprime ses idées, elle ne vous en impose pas la compréhension et vous laisse toute liberté d’apprécier son œuvre, avec toute sa poésie et son humour, selon vos sentiments et comme vous l’entendez. Il faudra, certes, que vous fassiez à ce fin l’effort d’y pénétrer, de vous l’approprier, d’y interagir avec l’artiste, façon Alice au pays des... mystères. Mais ça, c’est une autre histoire et peut-être bien la vôtre.

En effet, les interrogations, ce n’est pas ce qui vous manquera durant le bref, mais incroyablement dense parcours de cette exposition, à commencer par « Sens uniques », son oeuvre maîtresse, essentiellement abstraite, développée sur 2 x 6 m et présentée sur deux parois de la première salle. Composée de 6 toiles de 200x150cm, accolées en 3 diptyques de 200x300 cm chacun, elle s’arrache presque entièrement à toute servitude figurative, pour vous laisser explorer d’extraordinaires compositions graphiques et chromatiques aux harmonies vous encourageant à placer votre regard et votre esprit en symbiose avec l’oeil et l’âme de l’artiste. Ai-je parlé d’oeuvre maîtresse ? C’est exact, pour commencer, car nous sommes loin du compte. Dans la salle du fond que nous attendent deux petits chefs-d’oeuvre d’un tout autre genre.

C’est donc quasiment en fin de parcours et auprès de tableaux comme « Extinction » et « Ascenseur spirituel », qui me dépassent, mon ignorance n’y voyant pas grand-chose (2), que vous découvrirez deux authentiques merveilles. Je parle de deux extraordinaires tondi (tableaux ronds) (3) n’ayant en commun que, justement, la rotondité, mais aussi une certaine proximité de mesure (diam. 105cm, respect. 94cm). Même la non-abstraction ou figuration de leur peinture à tous deux ne permet en rien de comparer l’un à l’autre. Lorsque le premier, « Silence hystérique » dépeint de manière aussi réal-onirique que vivante une nodosité d’hystérie féminine doublée d’une projection tête-bêche qu’elle vous laisse dénouer, le second, « Les baobabs du petit prince », inscrit sa matérialité fantaisiste poly-embryonnaire dans un cadre féérique du genre « à bon entendeur salut ! ».

Née en 1989 à Béziers, la franco-luxembourgeoise Nina Tomàs est sans doute l’une de nos jeunes artistes les plus prometteuses. Après avoir obtenu en 2011 une licence en Arts Plastiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle s’inscrit l’année suivante à La Fabrique, école d’art de l’Université Laval de Québec. En 2013, elle réussit un master à l’Université d’Aix-Marseille Arts, Lettres, Langues, à finalité Recherche, mention Arts, spécialité Arts plastiques, avec mention très bien. De plus, elle complète en 2016 cette formation déjà fort poussée par un diplôme d’expression plastique à l’Ecole supérieure d’art et de design de Marseille-Méditerranée avec mention du jury. En 2017, elle a remporté avec le polyptyque « L’arrêt » le prix Révélation du Salon Cal. Nina Tomàs vit et travaille entre Luxembourg et Bruxelles. Elle a exposé notamment à Paris, Marseille, Saint-Raphaël, Aix et au Luxembourg, aussi bien en individuel qu’en collectif. Ceci dit en bref ; mais n’hésitez pas à en consulter le détail sur la page (4) détaillée que lui consacre Nosbaum & Reding.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Nosbaum & Reding, 2 + 4, rue Wiltheim – Luxembourg vieille ville, près du MNHA, ouvert mardi à samedi de 11 à 18 heures. Exposition Nina Tomàs jusqu’au 23.2.2019

2) Je fais donc appel aux lumières du critique d’art, prof. Tristan Trémeau, qui en explique le sens dans la présentation de la galerie par « ... d’autres degrés de complexités spatiales, visuelles, tactiles et mentales (…) à travers le trouble visuel induit par la reprise picturale des trames de motifs de tissus (Extinction, Ascenseur spirituel.) »

3) ... format dont le prof. Trémeau écrit dans la présentation de la galerie : « ... l’exploration récente du format circulaire (tondo), propice au retournement des flux de significations relationnelles entre les signes agencés, à la perte des repères traditionnels (haut-bas-droite-gauche), augmente le trouble, l’énigme et l’expérience visuelle et mentale des regardeurs. »

4) http://www.nosbaumreding.lu/en/project/presentation/210/nina-tomas/#1

Sens uniques

vendredi 1er février 2019