Interview de notre collobateur Giulio-Enrico Pisani avec Laurent Mignon

Soudan : écrivaines d’aujourd’hui, ou refus de l’afro-pessimisme

Tu es loin d’être un inconnu, cher Laurent, pour les lecteurs de notre Zeitung, qui te retrouveront – j’en suis certain – avec intérêt. En effet, tu viens de publier avec Ahmed Al-Shahi, un nouveau livre intitulé « Women Writers of the Two Sudans » (1) (Ecrivaines des deux Soudans). Pourrais-tu nous éclairer un peu sur la genèse de cet ouvrage ?

Laurent Mignon : En fait, le livre se base en grande partie sur les communications faites par des auteures du Soudan, du Soudan du Sud et de leur diaspora lors d’une conférence sur la littérature féminine dans les deux Soudans au collège de St Antony à l’université d’Oxford en juin 2017, organisée par le professeur Al-Shahi. Les écrivaines en question sont Najat Idris Ismail, Amal Osman, Sara Hamza Aljack, Stella Gaitano, Marcelina Morgan et Rawda al-Hajj. Les textes reproduits sont de natures très différentes. Il y a des textes qui évoquent l’histoire de la littérature féminine, d’autres sont des véritables manifestes pour la littérature soudanaise. Le livre est bilingue anglais et arabe et reprend aussi, dans la partie arabe, des poèmes et nouvelles de certaines des contributrices arabophones.

Le Soudan est un pays que nous ne connaissons que très peu et en général qu’à travers les conflits et les guerres qui font occasionnellement la une de nos médias. Pourquoi est-il important de parler de littérature dans un tel contexte ?

Laurent Mignon : Effectivement les deux Soudans ont bien des problèmes. Évoquer la littérature, les arts et la culture de ces terres est l’expression d’un refus de la fatalité ; c’est un rejet de ce que certains ont appelé « l’afro-pessimisme ». Une des écrivaines, Amal Osman, exprime son exaspération face au fait que le Soudan ne soit que synonyme de tragédie dans les médias. Quand on réduit un pays à la somme de ses problèmes, on finit par déshumaniser ses habitants. On finit par tolérer l’intolérable. Les textes de ce livre nous montrent que nombreuses sont les voix qui disent non à l’intolérable. En mettant en exergue la littérature féminine, le livre permet aussi de découvrir des voix qui ont à mener une lutte implacable contre la structure patriarcale de leurs sociétés. C’est une autre dimension de leur combat. Cela étant dit, même avec l’échantillon limité que nous présentons, la diversité dans le champ littéraire soudanais et parmi les auteures est frappante. La littérature populaire, entre autres les contes et la poésie, peut-elle promouvoir la réconciliation parmi les peuples de la région ou, au contraire, exacerbe-t-elle les conflits de par les valeurs qu’elle perpétue ? La littérature doit-elle briser des tabous ou bien est-ce là une approche contreproductive dans le contexte d’une société conservatrice ? C’est des questions de ce genre qui sont abordées et auxquelles on répond de diverses façons.

Au-delà de sa dimension politique, que peut apporter cet ouvrage à une personne s’intéressant à la théorie littéraire ?

Laurent Mignon : Un des principaux enseignements de ce livre est que l’on ne peut théoriser la littérature au 21è siècle sans considérer également la littérature soudanaise. Dans ce cadre-là, la contribution de Stella Gaitano est d’une grande importance. Gaitano, qui est originaire du Soudan du Sud et a appris la langue arabe dans les écoles du nord, où sa famille s’était réfugiée, affirme, un peu comme Chinua Achebe au sujet de la langue anglaise, que la langue arabe peut narrer l’expérience africaine. Elle explique qu’elle a été conquise par la beauté de la langue, qu’elle se l’est appropriée et l’a africanisée. C’est un sujet délicat. Pour d’aucuns, comme le romancier kényan Ngugi wa Thiong’o, toute langue est porteuse de sa culture d’origine et un Africain qui s’exprime en français, en anglais ou même en arabe, se soumet aux codes culturels du colon. Les réflexions de Gaitano sont donc au centre des débats au sujet des littératures postcoloniales. Par ailleurs son appropriation de la langue arabe – le même est vrai pour d’autres auteurs originaires du sud qui ont choisi de s’exprimer en arabe – indique qu’une nouvelle littérature mineure est en train de naître, dans le sens que Gilles Deleuze et Felix Guattari ont donné à ce terme.

Une dernière question, somme toute un peu hors sujet… Tu es un spécialiste de la littérature turque et de la Turquie. Comment se fait-il que tu te sois retrouvé à diriger un ouvrage sur la littérature soudanaise ?

Laurent Mignon : Tout d’abord, il faut bien souligner que je suis le seul littéraire au sein du Middle East Centre, le centre de recherches auquel je suis rattaché dans mon collège à Oxford. Il était donc assez normal que le directeur du programme soudanais, Ahmed al-Shahi, se tourne vers moi au moment d’organiser la conférence et puis lors de la préparation de l’ouvrage. Mais je t’avouerai que je me suis posé la même question. Il y avait de nombreuses personnes bien plus qualifiées que moi dans d’autres départements et centres de l’université. Cependant, il faut reconnaître qu’en jetant un regard rétrospectif sur ce que j’ai pu écrire ces vingt dernières années, que ce soit d’une nature académique, journalistique ou littéraire, j’y retrouve une Afrique toujours présente. Ceci dit, comment pourrait-on en effet se considérer internationaliste et ne pas porter un peu d’Afrique dans son cœur.

Merci pour tes éclaircissements, Laurent ! J’espère que ton ouvrage, je veux dire votre si intéressant ouvrage rencontrera tout l’intérêt qu’il mérite, tant du pont de vue culturel littéraire, que de la géopolitique internationale, ces deux aspects étant bien plus interconnectés et interactifs qu’on le pense.

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1) Ahmed Al-Shahi et Laurent Mignon, Women Writers of the Two Sudans, Oxford, The Sudanese Programme, 2019. 230 pages. Le livre peut être commandé à l’adresse : info@sudaneseprogramme.org

jeudi 21 février 2019