Rafael Springer et Gilbert Merme :

« Jeux de regards »

Est-ce Rafael, ou bien Gilbert, l’auteur de ces deux belles phrases qui nous invitent à visiter cette prenante petite expo (klein aber fein, dit-on en allemand) accrochée au 2e étage du restaurant Mesa Verde (1), dans le vieux Luxembourg, rue du St-Esprit, expo qui est – vous l’aurez tôt compris – mon coup de foudre du mois. Je cite : « Ces regards montrent la force et la détermination de gens simples face à la vie. Leur tranquillité à gérer le quotidien est immuable. Manger suffisamment, avoir une vache ou un lopin de terre suffit. La consommation permanente, le changement irrépressible, l’activité frénétique du monde occidental leur est étranger et il s’en dégage quelque chose de paisible désormais inconnue chez nous. ». Vraiment ? « ... il s’en dégage (de leur regard) quelque chose de paisible désormais inconnue chez nous. » ? Eh bien, pas seulement chez eux, car chez nous il y a des exceptions, du moins ce jour là.

Et, en effet, après avoir sonné ce samedi 16 février à la porte du restaurant Mesa Verde (n’ouvre samedi que le soir), je vis apparaître une femme d’au-delà des mers, apparemment chargée du ménage, petite, discrète, à demi effacée derrière une porte ne s’entrouvrant que timidement. L’air d’abord craintif, comme méfiant, elle ne m’invite à entrer qu’après avoir entendu le mot « exposition », vu ma carte de presse et réalisé mon apparente inoffensivité. Laissez-moi donc deviner : Maroc, Algérie, Tunisie ? Et pourquoi ce visage basané, tropical, ces yeux noirs, accouplés au nom hispanique de Mesa Verde, ainsi qu’à l’exotisme annoncé des photos exposées ne me permettraient pas de rêver à plus loin encore, l’imaginant amérindienne ? Venezuela ? Bolivie ? Chili ? Et pourquoi pas rêver d’une lointaine parenté avec les chanteurs-poètes Victor Jara, ou Ángel et Isabel Parra, en un peu plus indien encore, peut-être... Elle eût en tout cas parfaitement pu servir de modèle à Gilbert Merme, dont je m’étais déjà offert un petit pré-aperçu du travail sur Internet. C’est en tout cas avec une grande gentillesse et en souriant de ma nullité en escalade, qu’elle me guida, au-delà d’une salle de rez-de-chaussée purement alimentaire, dans une laborieuse grimpette, puis à travers un 1er étage alimentaire, lui aussi, jusqu’au petit altiplano (2) du 2e étage.

Et c’est bien à ce niveau, hélas peu aisé d’accès pour des personnes âgées, mes pieds ayant retrouvé une assise rassurante, où je pus revenir de mes rêveries et revenir à notre présentation d’expo. Du même coup me rappelai-je, 1°, me trouver loin des Andes, dans un restaurant à cuisine extrême-orientale, 2°, que Mesa Verde se référait à une table végétarienne, non à un haut-plateau verdoyant et, 3°, que mon guide pouvait, à l’instar des hommes, femmes et enfants photographiés par Gilbert Merme, venir de n’importe où dans l’ainsi nommé Tiers monde. Et en attendant que vous ayez eu le plaisir d’admirer au n° 11, rue du St-Esprit, les « héros » et « héroïnes » de notre photographe, il se pourrait bien que sa biographie succincte, présentée ci-dessous, vous en rapproche déjà quelque peu.

Né en 1951 en France, Gilbert Merme est photographe freelance, notamment dans la mode, de 1980 à 1999. Mais dès 1997 il se tourne vers le cinéma court-métrage. Directeur d’acteurs (Actor’s Studio) puis écrivain, monteur et réalisateur de scénarios, il réalise cinq court-métrages (de 20 min.) de fiction, très remarqués, en coproduction avec la Radio Télévision Suisse. Simultanément, il poursuit son travail de photographe et se tourne de plus en plus vers des sujets à caractère social à travers le monde, ce qui l’amène à explorer des sujets aussi divers que l’illustration du phénomène des Jeepneys (3) aux Philippines, ou la réalisation de portraits d’habitants d’un petit village dans l’état de Tamil Nadu, en Inde. Tiens, tiens...

Notez, amis lecteurs – pour (sou)rire – que, contrairement à ce qu’eusse pu me suggérer mon imagination, bien-entendu aucun portrait de mon charmant guide-aide-ménagère ne figurait parmi ces extraordinaires visages aux expressions si sereinement émouvantes et rayonnants de vérité. Les tortueux escaliers en colimaçon du vieux Luxembourg étant souvent aussi périlleux que certaines pentes andines, mon guide se contentait d’être physiquement présent et de me précéder dans ma descente depuis l’« altiplano », veillant à ce que je regagne en une seule pièce les pavés de la rue St Esprit.
Mais il va sans dire que je n’ai pas entamé cette glorieuse descente avant d’avoir également admiré les étonnantes créations de Rafael Springer, qui viennent s’associer, sans aucun rapport stylistique ou esthétique apparent, du moins à mes yeux, à l’exposition photographique de Merme. Il s’agit en fait d’une série de lampes très artistement composées d’une multitude de petites billes de silicone de diverses couleurs, de style indiscutablement pop, mais non dépourvues d’une certaine classe. Assemblées par Rafael avec un magistral savoir-faire, ce billes sont aussi bien assemblées en de presque classiques petites lampes de table à abat-jour, qu’en une lampe – véritable objet d’art – rappelant quelque mystérieux être planctonique, ou en une plus grande lampe figurant un torse féminin du genre mannequin pour vitrine. Étonnés de ne pas retrouver dans cet espace, somme toute modeste, le Rafael Springer que je vous présentai il y a un an et demi, lorsqu’il « squattait » avec ses créations les 3000 m2 de l’ancien immeuble de la BL, rue de la Gare ? Il n’y a pourtant vraiment pas lieu de l’être. En effet, à l’instar de tout véritable artiste et particulièrement dans le Pop art, Rafael crée tous azimuts et n’a guère l’habitude de se répéter. Il ne vous reste donc plus qu’à aller découvrir le Rafael 2019. En attendant le prochain, bien sûr...

Quant à sa biographie, elle est beaucoup trop riche pour être résumée dans ces colonnes. Qu’il vous suffise de savoir que, d’origine allemande, depuis 2982 dessinateur, peintre, graveur, sculpteur, photographe et écrivain autodidacte, il est naturalisé luxembourgeois depuis 2001, réside et travaille à Luxembourg et a exposé régulièrement au Grand-duché, mais aussi déjà en Belgique, Allemagne, Grèce, Bulgarie, au Canada, aux USA et au Japon. Si vous désirez cependant en savoir plus sur cet artiste polyvalent, je vous recommande de visiter son intéressant site www.rafael­sprin­ger.com/, où j’avais déjà pu compléter ma découverte de Rafael Springer en 2017.

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Rue du St Esprit N° 11, Luxembourg, exposition jusqu’au 13 mars, ouvert de mardi à samedi de 18h30 à 24h ; mercredi, jeudi et vendredi ouvert aussi de 12h à 14h. Fermé dimanche et lundi (Tel. 464126).

2) Haut-plateau en espagnol.

3) Les Jeepneys sont un moyen de transport en commun très populaire aux Philippines. Ce sont à l’origine des Jeeps abandonnées par l’armée américaine à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, réputées pour leurs décorations flamboyantes et le nombre impressionnant de passagers qu’elles peuvent transporter (Wikipedia).

vendredi 22 février 2019