«Plakeg !», le nu à cheval … des XIXe et XXe siècles

Elle est passionnante, cette période charnière, aussi essentielle dans l’histoire du nu dans l’art, que transitoire et mal définie, située entre réalisme et expressionnisme et ouverte lato sensu par les impressionnistes, dont le musée Villa Vauban (1) expose actuellement un choix de nus! Le titre de l’exposition vous paraît bizarre? C’est voulu.
En effet, plakeg signifie en luxembourgeois nu ou dénudé dans la vie courante et non dans la représentation artistique du corps humain, comme en sculpture, peinture, dessin, gravure ou photo. Aussi, le choix du musée comporte-t-il une pointe d’humour, d’ailleurs caractéristique de certains travaux de Lovis Corinth (1858–1925), le principal artiste exposé. C’est que le nu artistique se dit en luxembourgeois et en allemand «Akt». Mais cette adjectivisation luxembourgeoise du nu dans le titre, cet emploi d’un mot courant, simple et trivial, a une signification bien plus profonde, qui m’est apparue peu à peu durant la visite de presse, grâce à la plaisante présentation de notre charmante cicérone, Maité Schenten, conservateur adjoint au Musée Villa Vauban. M’enrichir de son érudition et me réjouir de son esprit compléta avec bonheur la couche fond dont je m’étais vite badigeonné sur le site Internet de l’exposition (2). Aussi, avant de vous livrer un zeste de mon apprentissage muséal, tout comme mes propres découvertes et réflexions, je vous donne à lire ci-dessous ce texte du musée.

«Vers la fin du XIXe siècle», peut-on toutefois déjà lire «un changement profond s’opère dans la conception du nu. Une génération de jeunes artistes avant-gardistes entend rompre avec les traditions académiques de la représentation du corps nu : pour leur création, ils remplacent les copies d’après les statues antiques et les modèles en poses figées par des personnes – surtout des femmes – faisant partie de leur environnement personnel. Parallèlement au naturisme pratiqué par le mouvement de la Lebensreform, naît ainsi une perception entièrement nouvelle du corps dans l’art: sans le moindre embellissement et sans être limitée aux seuls motifs religieux, mythologiques ou historiques. L’exposition met l’accent sur des peintures, dessins et œuvres graphiques de l’artiste allemand Lovis Corinth (1858–1925), dans l’oeuvre duquel les variations du nu occupent une place centrale, de l’étude du modèle en atelier aux scènes sensuelles et intimes en passant par un regard ironique sur l’antiquité classique.

Ensemble avec des oeuvres de certains contemporains de Corinth (Albert Weisgerber, Max Slevogt, Hans Purrmann, Auguste Renoir, Auguste Rodin et Edgar Degas), l’exposition présente une époque en transition. En complément, elle propose des photographies anciennes qui, à l’époque, ont influencé l’étude du nu. Elles furent utilisées dans les académies d’art afin de remplacer en partie le modèle vivant. Des photographies d’Edward Steichen dans le style pictorialiste servent de contrepoint à ces études anatomiques. Une sélection d’œuvres d’artistes luxembourgeois tels que Corneille Lentz, Joseph Kutter et Jean Schaack donne un aperçu de l’évolution du nu au XXe siècle; après leurs études dans les capitales européennes de l’art et inspirés par l’impressionnisme français, puis par l’expressionnisme allemand, ces artistes ont adopté les nouvelles approches en peinture de nu.».

Si le choix de Lovis Corinth se prêtait particulièrement bien à cette exposition, «C’est qu’il est sans doute l’un des artistes de cette période, qui s’est le plus investi dans le nu», nous a expliqué Maité Schenten. À quoi il est bon d’ajouter, que Corinth Corinth a surtout grandement contribué à matérialiser sa représentation, à donner vie et corps aux corps. En effet, si le nu a été largement pratiqué, à l’exception de brefs intervalles de pruderie, depuis la Renaissance, il était principalement inspiré d’une antiquité gréco-romaine redécouverte, à quoi s’ajouteront au XIXe mythologie et histoire. Même durant la période précieuse du XVIIIe (fêtes galantes), sa sensualité nouvelle y était maniérée, peu naturelle, car recherchant surtout l’’esthétique, la beauté, ci et là une certaine malice. Retrouvant tout son classicisme entre fin XVIIIe aux premiers 15 ans du XIXe, puis s’idéalisant lors du romantisme, ce n’est que au 3ème tiers du siècle que peu à peu certains impressionnistes commencèrent à représenter les corps humain tel qu’il est et non tel voudrait le voir l’esthète ou le dramaturge.

La percée fut difficile dans une société, où la libéralisation politique et surtout économique naissante n’allait guère de pair avec celle des mœurs, de l’esprit et, par conséquent, des beaux arts. Les moeurs se voyaient hypothéquées, tout au contraire, par un certain académisme conservateur hypocrite hérité de la révolution et de l’Empire et surtout de la Restauration! Bien sûr, il y avait eu des précurseurs, des exceptions, certains romantiques. Je pense, par exemple, à Eugène Delacroix qui provoqua déjà un scandale en 1827 avec sa «Mort de Sardanapale» (3), où, en dépit de sa référence au mythe et à l’antiquité les nombreux nus très humains, réalistes, charnels, tourmentés, n’ont rien d’idéal, d’académique, ou d’abstrait. l’oeuvre fut rejetée par la majorité des critiques, Victor Hugo étant l’un des rares qui en reconnût la grandeur et la «modernité».

La deuxième moitié du XIXe siècle et l’impressionnisme venus, les Manet et Courbet firent occasionnellement scandale à leur tour. Mais peu à peu, les Rodin, Camille Claudel, Toulouse-Lautrec, Renoir, Purrmann, Seimetz, Weisgerber et tant d’autres comme, justement Lovis Corinth, parvinrent à confirmer et à faire admettre cette libération (4). Et l’historienne de l’art Nathalie Becker le définit fort bien en écrivant, que «Corinth met souvent en lumière les thèmes de l’amour, du sexe ou de la mort par le biais du nu…» et, plus loin, qu’il «... saisit à bras le corps la chair, la sensualité avec une touche véhémente et une palette exaltée. Sa pratique du nu dialogue dans l’exposition avec celle d’artistes qui, comme lui, à la fin du XIXe siècle, auront une perception entièrement nouvelle du corps.».

Toujours concernant Lovis Corinth, madame Schenten accentue de son côté le fait que, s’éloignant progressivement des représentations classiques, dont il a commencé par s’inspirer, il s’oriente surtout durant ses études parisiennes (5) d’abord vers une peinture du nu conventionnelle. À partir de là il aurait évolué vers cette représentation plus proche de la vie réelle, qui deviendra sa marque. Mais les voies de l’art sont impénétra.

bles. En effet, si William Bouguereau, dont Corinth fréquentait l’atelier à l’Académie Julian de Paris, était un peintre hors pair, l’art de ce grand maître du nu était encore absolument académique et, si Corinth lui doit beaucoup de son savoir-faire pictural, ce ne sera certes pas le cas de sa libération du classicisme. Une petite digression (par rapport à notre expo) nous permettra d’ailleurs de parfaitement illustrer, amis lecteurs, cette rupture entre les deux écoles et de conclure en même temps cet article.

C’est la différence entre la perfection léchée de «La Baigneuse» (6) (1870) de Bouguereau et ce «Nu debout» (1881) à la pose comparable, mais combien plus frémissante de vie, du réaliste Lovis Corinth, exposé aujourd’hui Villa Vauban! C’est porcelaine versus chair ; c’est joli versus attachant.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Jusqu’au 16 juin 2019 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours 10-18 h.

2) https://villavauban.lu/exhibition/plakeg/

3) voir https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/33/Eug%C3%A8ne_Delacroix_-_La_Mort_de_Sardanapale.jpg

4) Libération du corps dans l’art, qui est loin d’être une valeur acquise, puisque de nos jours revient la tendance hypocrite à le salir et à le diaboliser, comme dans les réseaux sociaux, où des gendarmes de la «morale» et leurs algorithmes, ignorent les appels au meurtre et illustrations sadiques, mais bloquent, effacent ou pénalisent le simple nu.

5) De 1884 à 87, où il étudie à l’Académie Julian et particulièrement dans l’atelier de Bouguereau, l’un des professeurs dont s’était entouré Rodolphe Julian.

6) voir
www.wikiart.org/fr/william-bouguereau/baigneuse-1870

Lovis Corinth : Bacchanale

Freitag 22. März 2019