Nikzad Arabshahi: l’univers toilé

Est-ce bien sérieux, qu’entamer une présentation d’artiste, un article culturel donc, par une faute de frappe, une erreur, l’oubli d’une lettre, l’omission du 1er «e» du mot «étoilé»? vous direz-vous sans doute! Pis encore, le rédacteur en chef, qui laisse passer ça! Du jamais vu! Mais non, rassurez-vous, ce n’est que de l’exceptionnel, mes amis, c’est à dire du quasi-normal parmi les artistes que je vous présente souvent dans ces colonnes et dont aucun n’est dans «la norme». Par contre, votre étonnement est tout-à-fait normal, lui, puisque vous n’avez sans doute jamais vu, ni moins encore pu admirer ou faire vôtre un tableau du peintre iranien Nikzad Arabshahi, qui parvient à représenter un univers, à le circonscrire, à se l’approprier, en faisant un univers toilé et non pas étoilé, comme diraient astronomes et poètes. C’est encore normal, car c’est créé, c’est prétendument abstrait, toute ressemblance avec des faits ou univers réellement existants étant purement fortuite. Mais loin de perturber madame Gila Paris, l’aimable galeriste de la Cultureinside gallery (1), c’est – je pense – justement l’unicité du phénomène, qui l’aura poussée à le choisir pour ouvrir brillamment la saison printanière.

En fait, c’était déjà en 2011, que Nikzad Arabshahi fut sélectionné lauréat d’une compétition internationale organisée par Cultureinside. Cette exposition de la compétition intitulée «Changes» présenta les oeuvres de 23 artistes provenant de 15 pays à travers le monde en coopération avec le Centre culturel de rencontre Abbaye de Neumenster. Idée de base: L’art est une épreuve du feu pour la liberté dans la société moderne. Si des images peuvent être créées et partagées de façon ouverte, les idées complexes sous-jacentes, souvent même consciemment inconnues, font partie du «Zeitgeist» (2) (esprit des temps, ou de l’époque). Ceci dit, Madame Paris nous présente aujourd’hui son nouveau poulain en des termes aussi compétents qu’enrichissants, dont je vous livre ici l’essence, agrémentée de mes propres considérations et réflexions, qui peuvent d’ailleurs s’en écarter quelque peu.

Né à Téhéran en 1981, Nikzad Arabshahi s’est d’abord affirmé en Iran, puis à l’échelle internationale en tant qu’artiste autodidacte pluridisciplinaire, avant de s’établir à La Haye, où il exerce son art et suit des études d’«Art Science» à l’Académie Royale des Beaux-arts. En effet, déjà à Téhéran en 2000, Nikzad Arabshahi se focalisa sur la traduction visuelle des effets des formes organiques sur son imagination. Ses oeuvres peuvent évoquer l’idée de noeuds gordiens, de réminiscences d’anciennes graphies, où, comme esquissé plus haut, d’univers aussi insondables que les profondeurs de l’esprit. Ici à la recherche d’une cohérence graphique, de motifs méticuleux, ailleurs de symétries déchirées, de mondes explosés (gordiens tranchés ?) et devenus incontrôlables, peut-il espérer atteindre cette abstraction à laquelle son esprit semble aspirer tout en la fuyant?

En constante mutation, Nikzad Arabshahi reste insaisissable, aussi est-il parfois difficile de croire que les peintures, dessins ou encore techniques mixtes constituant cette exposition panoramique dans le temps, sont toutes l’oeuvre d’un seul et même artiste. Comment le même fil d’Ariane pourrait-il relier en un dénominateur commun, associer des éruptions galactiques comme, par exemple, celle du vaste tableau annonçant le commencement de la fin, avec «Supernova nr.1» et ce dessin de ciel appelé «S2 no.1», dont ni Van Gogh ni Chagall n’eussent renié les tourments? Ou, plus difficilement encore, s’apparenter à ce monde qui, après une tentative de personnification avortée, se déchire les entrailles en enfantant une multitude de nouveaux êtres dans «Supernova nr.3», tableau qui ne semble abstrait qu’au spectateur superficiel, ignare ou indifférent?

Certes, le connaisseur attentif ne s’y trompera pas et saura déceler l’unité de l’oeuvre dans sa diversité, ainsi que dans les polyvalences et apparentes contradictions d’un Nikzad fasciné par les ressources illimitées de l’esprit et de l’imagination. Son intérêt grandissant pour la psychologie et la physique quantique le pousseront à étudier la fluidité de l’esprit humain via les théories psychanalytiques. Ses univers – statiques, bouillants ou explosés – résultent de ses découvertes, ainsi que de ses réflexions sur l’esprit et sa place dans leur représentation picturale. Et voilà qui nous mène à essayer de définir, circonscrire ou, du moins, approcher l’abstraction selon... Selon qui? Selon Nikzad Arabshahi? Et pourquoi pas selon vous-mêmes, qui la contemplez, la pénétrez, tentez de faire vôtre cette abstraction qui ne l’est pas vraiment? Le cheminement d’une oeuvre d’art n’est jamais évident.

Heureusement pour nous, l’artiste publie sur son site Internet un intéressant début d’explication sous le titre «Neurosis performance and Chlordiazepoxide Exhibition». Je cite en le traduisant librement et tant bien que mal de l’anglais: «Neurosis inclut une série de désordres mentaux n’ayant pas déjà atteint le niveau exigeant un traitement sérieux et intense par un psychologue. Confusion et stress cachés ou apparents sont parmi les facteurs majeurs de névroses. La culture et la manière de traiter les relations humaines dans nos sociétés contemporaines accroissent le stress des individus qui les forment. La névrose est donc un problème public, qui augmente avec le temps. Les hommes ont toujours combattu cette situation en recherchant paix et tranquillité, mais à défaut, aussi par des anxiolytiques comme le Chlordiazépoxide, afin d’atteindre une sorte d’oubli et d’insouciance».

Voilà donc ce que Nikzad Arabshahi dit vouloir exprimer par ses abstractions, qui n’en sont en fin de compte pas vraiment. Loin en effet de ne rien représenter, comme toute forme ou formulation (3) abstraite qui se respecte, ses créations graphiques et picturales tentent de rendre ce qu’il ressent ou le meut inconsciemment, ainsi que ce que vous pouvez ressentir face à la création achevée. Cela est merveilleusement illustré dans les toiles «Eraser no.1» avec ses contorsions tourmentées rappelant celles d’un olivier millénaire ou d’un sarment de vigne et dans ses tableaux de la série «Chlordiazepoxide», cet aléatoire remède censé éviter l’explosion qu’illustre le te tableau «Supernova 2», dramatique page entre la 1ère et la 3ème. Certes, bien d’autres réalisations mériteraient d’être mentionnées, voudraient qu’on les raconte, qu’on en dévoile les gouffres dignes des tourments dépeints par Jérôme Bosch... Abstraction? Que non: rien que de l’inapparent! Convaincus? Pas encore? C’est normal. Comment pourrais-je espérer traduire en mots clairs l’inexprimable, l’obscur? Encore heureux que cet inexprimable ne soit pas invisible; alors, profitez-en!

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, expo jusqu’au au 27 avril 2019. Ouvert du mardi au vendredi, de 14h30 à 18h, samedi, de 11h à 17h30, dimanche, lundi et jours fériés sur rendez-vous.

2) Concept dont la paternité est attribuée au poète et philosophe Johann Gottfried Herder

3) J’ajoute «formulation», car tout comme l’art, la musique et la parole écrite peuvent être formulés d’une manière abstraite, qu’il ne faut toutefois pas confondre avec des mises en musique ou en texte d’un abord difficile, comme c’est le cas pour l’œuvre de Nikzad Arabshahi.

Supernova nr.2

Freitag 29. März 2019