Religion, Toile et Robotique (1)

Trois grâces mortelles ?

Il est temps de nous poser ces questions, car celles qui se prétendent trois grâces, nées de la raison afin d’y suppléer ou de l’élargir, risquent, si nous n’y prenons garde, de lui échapper et même de la remplacer. Elles risquent à présent même de menacer ­l’humanité ou, plus précisément, sa civilisation. Je dis bien humains civilisés, car, s’il n’est pas rayé de la carte par le réchauffement climatique ou quelque holocauste atomique, l’être humain lui-même survivra, du moins en tant qu’espèce animale élémentaire, ayant pour but essentiel survie et reproduction. D’éventuels archéologues du futur le nommeront peut-être homo sapiens stultus. (1) La première de ces « grâces », que l’homme risque de transformer en harpies (2), est la religion, qui remonte du passé. Suivent la toile (Internet) qui envahit le présent et la robotique qui commence à dévorer le futur. N’oublions cependant pas, qu’aucun de ces trois aides devenues fléaux n’était ni n’est censé être mauvais, pernicieux, pathologique, voire mortel en soi, lors de sa création.

Créées comme aides et soutiens, avant de devenir menaces, les trois peuvent s’expliquer, apporter un certain temps, dans certaines conditions et, en restant soumises à la raison, aide, réconfort, confort et bien-être. Mais c’est quoi, cette étrange mise en parallèle, association, collusion même, entre la religion, la toile et la robotique ? Qu’est-ce qui relie les trois grâces devenues harpies, non par le sort des dieux, mais par la folie des hommes ? La réponse se présente d‘elle-même : libres de sévir sans frein, aussi bien la religion que la toile et la robotique peuvent mener à la mort de l’intelligence humaine. Certes, je dis peuvent, sans le donner pour sûr, car aussi bien la religion que la toile ou la robotique, contrôlées, bornées, contenues, comme le feu dans une cheminée, donc dûment maîtrisées, ont eu, respectivement peuvent avoir, leur utilité. Mais ne plaçons pas la charrue avant les boeufs, amis lecteurs !

Pour ce qui est de la première, surgie ci et là aux aubes des civilisations, voire même avant, la religion donc, l’être humain a commencé à la remettre en question lors de la Renaissance, puis à s’en libérer à l’époque des Lumières et, ensuite, de la Révolution française et des libres esprits du XIXe siècle. Durant la 2e moitié du XXe siècle, l’on a même pu croire un moment qu’il pourrait s’en affranchir tout-à-fait. Mais les progressistes pavoisèrent trop tôt. Ce genre de combat, où l’esprit peut trouver dans ses méandres irrationnels des raisons ignorées par la raison, rien n’est jamais certain, garanti ou acquis, ni autorise le moindre cessez-le-feu. Qu’est-ce que la religion ? Entendez-la au sens général du terme, commun à presque toutes les religions connues et créées par les êtres humains primitifs dès leurs premiers questionnements existentiels, auxquels leurs connaissances et leurs capacités intellectuelles encore en formation et manquant de références, ne permettaient pas de répondre.

Cela se passait sans doute il y a des dizaines, peut-être même des centaines de milliers d’années. Depuis lors, la plupart des questions, dont l’ignorance des tenants et aboutissants de la vie peut expliquer, voire justifier l’apparition des religions, ont trouvé leurs réponses ou, du moins, leurs explications. Et pourtant, non seulement les religions ont repris du poil de la bête en ce XXIe siècle, mais prolifèrent à côté d’elles en masse des milliers de sectes qui souvent en dérivent et s’en écartent par des croyances encore plus simplistes, binaires et illusoires (3). En fait, le sentiment religieux trouve, quelque soit sa forme, son explication. Mieux encore, il a même eu, surtout à l’aube de l’humanité, une réelle justification, ses bonnes raisons et sa raison d’être, quitte à ce que la réponse religieuse fût totalement imaginaire.

Et c’est cette utilité, encore tragiquement présente au XIXe siècle dans un prolétariat exploité à mort, tyrannisé, sous-alimenté et maintenu dans un état d’abrutissement inhumain, qui valut à son sentiment religieux la compréhension de Karl Marx, sans doute le plus grand humaniste du 19ème siècle. Aussi, est-ce bien à ces malheureux, qui – désespérés et faute de mieux – se tournaient vers la religion, ses palliatives consolations et illusoires espoirs, qu’il pensa, lorsqu’il définit ce sentiment en une fameuse citation, que les ignorants ont réduit aux derniers mots, mais qui n’a de sens qu’entière. Je cite : « La détresse religieuse est pour une part l’expression d’une vraie détresse et pour une autre la protestation contre cette détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple » (4)...

... Mais pas seulement, bien sûr. Sa seconde phrase s’applique plus précisément à la société humaine sous le premier capitalisme triomphant ; mais je me demande si, telle qu’elle a dû être conçue à l’origine, la religion est surtout définie par la première et la dernière phrase de cette observation. Moins d’un siècle plus tard, Albert Einstein lui fit écho, en revenant aux origines, à travers ses « Réflexions » dans le New York Times Magazine du 9.11.1930, en précisant que « La peur était pour l’homme primitif à la base de sa démarche religieuse, la peur de la faim, des bêtes sauvages, de la maladie, de la mort. Comme à cette époque la compréhension des liens de causalité était peu développée, l’esprit humain créait des êtres fictifs plus ou moins analogues à lui-même et dont la volonté et les gestes étaient censés être à l’origine des expériences douloureuses de chacun ». J’eus pu citer d’autres philosophes, mais à quoi bon vous bourrer le crâne et vous faire douter de ce dont vous doutez déjà ? Après tout, ce n’est qu’un simple rappel préparant la 2ème partie de cet article, censé compléter mon avertissement sur ce triple danger par la toile et la robotique, l’une très présente et l’autre moins future que l’on pense.

En effet, au fil des millénaires qui menèrent l’homo soi-disant sapiens-sapiens à compter heureusement quelques Confucius, Gautama Bouddha, Socrate, Galilée, Kant, Marx, Einstein, ou autres Gandhi dans son espèce, les religions perdirent en partie leur rôle de placébo, certes vain, mais rassurant pour les masses crédules. Peu à peu les religions furent détournées de leur but premier, pour devenir fin en soi et la plupart du temps des instruments de domination aux mains de personnages plus malins et moins scrupuleux que les autres. Selon la vieille maxime « diviser pour régner », ces gourous en firent des outils promouvant la soumission, la résignation et le fatalisme, parfois en même temps que l’exclusion, la discrimination, voire la haine, en dépit des prophètes qui voulurent en faire des ferments d’amour, de tolérance et de bonne entente.

A suivre

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Terme de fantaisie (mais pas impossible) : homo sapiens idiot, possible sous-espèce
d’homo sapiens, dérivée du présent homo sapiens-sapiens, dont il pourrait voir perdu bonne part des facultés cérébrales

2) Monstres ailés de la mythologie gréco-romaine

3) On peut les voire même refuser en masse des réalités scientifiquement démontrées, voire évidentes pour toute personne sensée.

4) Texte original allemand : « Das religiöse Elend ist in einem der Ausdruck des wirklichen Elendes und in einem die Protestation gegen das wirkliche Elend. Die Religion ist der Seufzer der bedrängten Kreatur, das Gemüt einer herzlosen Welt, wie sie der Geist geistloser Zustände ist. Sie ist das Opium des Volkes »

jeudi 25 avril 2019