Religion, Toile et Robotique (2)

Aujourd’hui et demain !

Cependant, même Galilée, Kant, Marx, ou autres Einstein, ne purent dissoudre le lien entre religion, ignorance et mort, initié dans le judéo-islamo-christianisme par les sacrifices humains d’Abel, d’Isaak et de Jésus, lien aussi présent dans d’autres religions et pouvant aller parfois jusqu’à de véritable hécatombes. Censées honorer une divinité imaginaire ou dieu unique tout aussi imaginé (1) par le patriarcat du Livre, ces sacrifices prétendaient lui être agréables en cultivant l’ignorance et préparaient les foules crédules à la prétendue existence d’enfers et aux exutoires permettant d’y échapper. Tout ça est du passé, me direz-vous. Hélas, non et nous savons trop bien combien certaines religions et sectes continuent encore aujourd’hui à prêcher la mort de ceux qu’ils considèrent mécréants et même à la leur infliger réellement. Même les intentions de maints chrétiens avec leur petit air sainte-nitouche, on n’aimerait peut-être pas trop les voir se réaliser.

En fait, aussi bien la puissance de l’atavisme, que la force des traditions, la peur de la mort, l’expression de la détresse humaine profonde due à l’absence de toute lueur d’espoir en ce bas monde, tous ces facteurs et d’autres encore entraînent souvent paresse intellectuelle et carence de pensée. Et voilà qui nous mène à notre possible deuxième cause de déclin. Moins pernicieuse que la religion et moins ancrée dans l’histoire humaine, la toile tend à devenir tout aussi universelle et, occasionnellement, mortifère, car elle s’y allie parfois et peut amplifier ses éventuels excès. Je parle – vous l’aurez compris – d’Internet avec son incalculable nombre de sites et de blogs parfois fantaisistes, sa fausse presse toxique car souvent calomniatrice, ainsi que ses réseaux sociaux où s’exprime plus ou moins librement le meilleur comme le pire et tout ce qui nage entre deux eaux.

L’humanité est, en effet, bien partie pour se repaître au quotidien, via les multiples moyens d’information et de désinformation qu’offre la toile et avec ses quasi-innombrables plateformes et interconnections, d’à peu près tout et n’importe quoi. Certes, pour l’info, c’est bien et même utile ; j’en profite le premier, mais... Il y a quelques mais. Songez notamment aux slogans passe-partout, « vérités » simplistes, toutes faites, mensonges, « découvertes incroyables », calomnies, ou fausses nouvelles diffusées afin de tromper et manipuler un lectorat ou auditoire ! (2) Pour ne pas se fatiguer à vérifier, ces gens les acceptent et, pis encore, les font suivre trop souvent sans hésiter. Je pense par exemple aux affirmations arbitraires, hargnes et adversités croissantes, ou piques simplistes du genre dont certains présidents envahissent Twitter provoquant tensions et discordes, au lieu de diffuser l’apaisement, l’amitié et la paix. Et il y a plein de gourous comme lui de par le monde. Comment toujours distinguer le vrai du faux, le mi-vrai du mi-faux, les anachronismes de l’actualité et le fantasme de la réalité ? Comment ?
Malheureusement, j’ai l’impression qu’on effectue toujours moins l’opération de vérifier, analyser, discuter, contester, remettre en question. Il est tellement plus facile, simple et commode d’affirmer sans hésitation et de croire sans douter. Aussi, est-ce particulièrement dans cette constellation, celle du confort et de la facilité, que nous retrouvons avec la robotique notre troisième harpie et facteur de mort civilisationnelle du genre humain. La bête n’a pas encore occupé sa place ou ; plutôt, la nôtre, c’est vrai. Mais cela ne saurait tarder, car les savants, les hommes d’affaires et les politiciens ne manquent pas de nous annoncer jour pour jour son « merveilleux » avènement tout proche (3), où les robots résoudront la plupart de nos problèmes.

Notre monde libéral-capitaliste de consommation et de rendement à tout prix est désormais programmé pour que l’être humain vive avec de moins en moins d’efforts (perte de temps et d’énergie), d’initiatives (sources d’erreurs et d’imprévus), de réflexion et décisions (sources d’erreur), etc., etc. Grâce à l’intelligence artificielle, les robots omniprésents et tout-faisant, interconnectés via le Nuage (the Cloud) en un cerveau démesuré (il existe déjà) dont les applications d’intelligence universelle priveront bientôt les humains (leurs employeurs) de toute activité pratique et condamneront leurs cerveaux à l’atrophie. En effet, si nous n’y prenons garde, une robotisation de plus en plus poussée, analysant, calculant et prévoyant même à peu près tous nos besoins, obligations, intentions, désirs et exigences, grâce au « Cloud », fera bientôt presque tout à la place de nos descendants...

En effet, ainsi qu’il est désormais scientifiquement démontré, les zones du cerveau qui cessent d’être sollicitées, s’atrophient peu à peu et ce jusqu’à l’aliénation complète. C’est donc là que notre merveilleuse robotique, qui semblait être une grâce tout à notre service au départ, se révèle harpie, l’un des trois monstres mythologiques, qui retrouve la religion et les réseaux sociaux, pour détruire ce Prométhée, dont tous trois envient la civilisation. Ainsi, en remplaçant progressivement les termes réflexion, recherche, analyse, discussion et débat contradictoire, par croyance aveugle, foi et crédulité, font-ils le lit de la paresse et de l’inaction intellectuelles, tueront, si on n’ ‘y prend garde, l’humanité pensante, créative, progressiste, en un mot : civilisée.

Cette possibilité arrangerait bien, à coup sûr, tous les possibles bonimenteurs, placiers, vendeurs, diffuseurs et profiteurs de religion ou autre théorie imaginaire ! Aucun besoin de penser ou de réfléchir pour croire. Aucun besoin de se fatiguer à lire, s’informer, faire la part de choses : il suffit de croire. En effet, toute pensée est un questionnement, tout questionnement une critique, toute critique une remise en question et toute remise en question une révolution en soi. Et quoi de plus mal venu qu’une révolution dans ce monde de la grande conformité, où tout serait parfaitement agencé, commode, pratique, cueillable, garanti sans effort ? À quoi bon poser des questions, voire simplement songer à changer quoi que soit, quand on nous inculque que tout baigne dans le meilleur des mondes spirituels, virtuels et matériels possibles. Ah, Voltaire, Voltaire ! Tu croyais être sorti de l’auberge ? Eh bien, détrompe-toi, car Candide et Pangloss (4) n’ont pas encore trouvé de limites à leur optimisme aussi béat qu’inconscient.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Je ne prétends pas pouvoir exclure qu’un créateur ou dieu – appelons-le comme on veut – puisse exister, mais par contre sûr, qu’il ne saurait être borné ou décrit par les figurations dérisoires et puériles qu’en font les religions.

2) La définition des fake news est partiellement empruntée à https://fr.wikipedia.org/wiki/Fake_news

3) Souvent déjà réalisés à l’état de prototypes, ou en nombre réduit comme, par exemple, des robots de service, voire garde-enfants ou garde-malades, des voitures se conduisant elles mêmes, des avions idem dont on espère qu’ils ne piqueront plus du nez contre la volonté de leur pilote, etc.

4) Deux personnages du célèbre roman de Voltaire.

En effet, si nous n’y prenons garde, une robotisation de plus en plus poussée, analysant, calculant et prévoyant même à peu près tous nos besoins, obligations, intentions, désirs et exigences, fera bientôt presque tout à la place de nos descendants...

vendredi 26 avril 2019