Le monde fantasmagorique de Holley Coulter Chirot

L’insituable, l’énigmatique Holley Coulter Chirot! Femme d’Amérique, d’Afrique, de Roumanie, de France, du Comté (1) ou d’ailleurs, voici l’étonnante artiste dont la Galerie Simoncini (2) présente aujourd’hui une succincte mais fascinante rétrospective. I.M.? Non, S.V. (3) car, autant que par ses gravures à l’eau-forte d’une finesse exceptionnelle et ses poupées, reflets de ses fantasmagories, ainsi que par son extraordinaire biographie résumée par Susan Day (4), que la galerie nous présente sur le Internet (5), elle fascine toujours. Il s’agit d’un véritable roman, aussi bien psychologique que d’art et d’aventures, que vécut Holley durant son existence sous-tendue par sa sensibilité à fleur de peau et une imagination galopante, vie qui mériterait qu’un écrivain y consacre un grand ouvrage incluant l’analyse détaillée de son extraordinaire imagerie.

Mais cet excellent résumé biographique joliment illustré de Susan Day sur Holley Coulter Chirot, née à Washington en 1942, étant écrit en anglais, je ne fais qu’en reprendre librement quelques points qui me semblent essentiels pour comprendre son éclosion et floraison en tant qu’artiste. Son enfance dans un faubourg d’Arlington (Virginie), marquée par la fréquentation d’une école progressiste en pleine campagne et entourée de bois, lui donna la passion des animaux et spécialement des chevaux, thème récurrent dans son oeuvre. Ces passions lui permirent ans doute de s’échapper très tôt dans un monde onirique et d’exorciser par l’art les démons nés des relations difficiles avec sa mère. Diplômée ensuite du Smith College (Bachelor of Arts), elle se lança avec son futur mari, Daniel Chirot, dans le volontariat humanitaire.

Envoyés à Niamey, au Niger, dans le cadre d’une campagne contre l’illettrisme, ils y écrivent des manuels pour adultes de formation à la lecture dans les plusieurs des langues du pays. Holley les rédigera à la main, faute de possibilité locale d’impression. De plus elle illustre son travail de dessins inspirés de contes populaires touaregs qu’elle apprend durant ses visites de camps nomades du désert. Cette expérience africaine marque la profondément et se réfléchira souvent, tout comme le vécu de son enfance, sous forme d’espaces déserts hantés par de mythiques créatures mi-hommes-mi bêtes dans ses gravures. Elle fait aussi de nombreux portraits d’amis africains, tout comme du président du Niger, Hamani Diori. Quatre de ses oeuvres font partie des collections du musée de Niamey.

Après son retour aux USA en 1966, le couple se marie et s’installe à Manhattan. Holley entre à l’Institut Pratt, où elle pratique les arts graphiques avec Murray Zimiles, y obtient son master et travaille aussi dans l’atelier de gravure de la Cooper Union. Ensuite, elle se rend à Bucarest avec son mari, Daniel, qui y complète sa thèse sur l’histoire sociale roumaine. Elle s’y consacre à la peinture, à l’esquisse et à la lithographie, apprend le roumain et devient membre honoraire de l’Union roumaine des artistes plasticiens, y étudie également le folklore local et apprend à tisser les kilims (6). Parmi les nombreux amis qu’elle gagne en Roumanie, Holley fréquente l’artiste Marcel Chirnoaga qui contribue à achever sa maturité d’artiste.

Séparée de son mari en 1971, elle s’établit à Paris, où sa fertilité créatrice s’épanouit dans tout son éclat, jusqu’au tournage d’un film «Trajet Intime» peu avant sa mort en 1984 en passant par mille faits, rencontres et créations, dont le récit déborderait largement ce cadre. Notez juste que ce 18 mai j’eus le plaisir de rencontrer à la galerie, le sculpteur Nicolae «Moni» Fleissig (7), qui fut son compagnon pour le restant de sa trop courte vie à Colombe-sur-l’Hers (Aude), où elle s’était installée vers 1980. Le contact de cet artiste, dont j’espère vous présenter les oeuvres dans un proche avenir, contribua à encore accroître mon empathie pour la femme exceptionnelle que fut Holley Coulter Chirot. Mais vous comprendrez vite vous-mêmes au vu de quelques-unes de ses gravures, amis lecteurs, qu’il m’eût fallu davantage que cette brève rencontre, ainsi que les éclaircissements de la galeriste, pour apprendre à déchiffrer les mystères de son onirisme, de sa symbolique et de sa dramaturgie.

En effet, quoique ses mises en scène fantasmagoriques semblent nous plonger d’emblée dans le genre conte horrifique peuplé d’êtres monstrueux, difformes, voire hybridés, évoluant dans l’abscons et l’absurde, à l’encontre de toute logique, quelques zestes d’humour peuvent faire sourire ci et là. On est pourtant loin des rieuses jérôme-boschades polychromes d’Agnès Boulloche (8), cette autre virtuose du fantastique, elle aussi trop tôt décédée. Le style d’Holley, caractérisé par une nette préférence pour le monochrome, voire le noir et blanc. Quant à ses thématiques, elles rappellent plutôt les récits fantastiques d’un Howard Phillips Lovecraft, ou ceux des conteurs du folklore roumain, tout en puisant bonne part de leur inspiration dans les contes et mythes de l’Afrique sub-sahélienne.

Ajoutez-y les mythologies biblique, gréco-romaine et autres, comme dans sa gravure «The return of the Prodigal Son with his Snakes» (9), où le fils prodigue mâtiné d’Icare tente d’échapper à tout un bestiaire reptilien et infernal accompagné de quelques allusions à des craintes très contemporaines, que je vous laisse découvrir. Pour ce qui est des autres oeuvres, je me vois généralement obligé de donner ma langue au chat et de vous en abandonner l’interprétation, car mon ignorance des légendes d’Afrique ou de Transylvanie (10) ne me permet pas d’y décrypter ­l’imagerie de l’artiste, ses allusions, sous-entendus, symboles et allégories. Certes, il me semble retrouver dans «My Terrace Dream I» (11) un clin d’oeil à la fameuse boîte de Pandore, mais ce n’est que pure spéculation, tout comme le seraient mes interprétations de «La Séance de piqûre à la fesse droite du python royal», «Une hallucination à l’hospice», «Wheedle Park» ou autres. Avis donc aux amateurs de mystère, d’énigmes et fascinants dessins!
Giulio-Enrico Pisani

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1) En anglais The Shire, est un pays imaginaire, où, selon Susan Day, Holley pourrait également s’être rendue dans ses rêveries, et qui a été décrit par Tolkien dans sa saga fantastique formée par Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux.

2) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg, ouvert mardi à vendredi de 12 à 18h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17h ou sur rendez-vous (tél. 475515). Expo jusqu’au 29 juin.

3) I.M.= in memoriam, à la mémoire de... S.V.= semper virens, toujours vivant...

4) Susan Day est Artiste peintre et historienne de l’art.

5) www.holleycoulterchirot.­com/ ou www.holleycoulterchirot.com/bio.html

6) Tapis tissé au lieu d’être noué.

7) www.nicolaefleissig.com/

8) Lire notamment mon article en www.zlv.lu/spip/spip.­php?article18136

9) Le retour du fils prodigue avec ses serpents

10) Région de Roumanie (jadis aussi hongroise), Transilvania en roumain et Siebenbürgen en allemand

11) Mon rêve en terrasse I

The return of the Prodigal Son with his Snakes

Freitag 24. Mai 2019