Margot Reding-Schroeder :

«Ode» au château de Bourscheid…

… ou bien? Non, pas vraiment. Ce qui ne signifie pas, que ce magnifique château magistralement restauré, perché au sommet d’un promontoire rocheux surplombant la Sûre ne mérite pas d’être chanté et ne l’aie pas été par quelque aède, ou plutôt barde, des temps qui furent. Mais aujourd’hui, ses vastes salles ne font que nous prêter leur cadre, tout à la fois dépouillé, sobre et magnifique, mais s’effaçant, en fait plus autour que devant ce que l’artiste qualifie d’ode à la création, à l’humain, à la vie. À quoi j’ajouterai ode (1) à la danse, ode au mouvement, ode à la grâce, qui tourbillonne, bondit, glisse, s’étreint silencieusement, mais avec une incroyable présence, entre les épaisses murailles du château de Bourscheid. Car c’est bien là que m’accueillent en ce lundi 3 juin les cent facettes d’un sacre du printemps graphique version 2019, que nous devons à Margot Reding-Schröder!
Dessinatrice avant tout et même plutôt que peintre, de plus amoureuse de la danse, danse folle, déchaînée, sauvage, extrême se moquant des us, canons et rythmes convenus, Margot Reding s’évertue de la capturer pour ainsi dire en plein vol. Elle s’en nourrit, l’intériorise et en saisit, de coeur, de mémoire, d’esprit, justement l’esprit, puis d’en rend la dynamique, les pas, les gestes, les bonds, les torsions et contorsions, les glissements, tourbillons, frôlements et enlacements, les langueurs et staccatos sur toile ou papier artisanal. Les personnes – danseurs qui bien souvent improvisent – ou souvenirs –, autant de projections de l’artiste sont toutefois secondaires et s’effacent derrière les mouvements que symbolisent les traits, ou les parcimonieuses couleurs dans des harmonies d’une richesse de colorature (2).
C’est ce que nous retrouvons dans «Camils Tanz - Improvisation» (la danse de Camille, improvisation), un splendide dessin sur papier, qui m’évoque, à titre purement personnel et bien que je doive féminiser Camil en Camille, la danse tragique d’une Camille Claudel surplombée par l’ombre toute-puissante de Rodin. C’est dire la liberté que vous laisse une création expressionniste (?), où l’expression de l’artiste, s’approchant de l’abstrait, fait du spectateur un créateur à son tour. Et il en va quasiment de même pour «Insieme - improvisation de couple», ce beau petit dessin (3) quasi-abstrait à la sanguine, au graphite et à l’oilbar (4), dont je vous abandonne cette fois à 100% l’interprétation. Quant à «Énergie – conscience», un vibrant tableau à l’acryl et à l’oilbar sur papier, il représente égalent une danse de couple. Dans un autre registre a dessiné à l’oilbar sur papier, «Urgefühl», (sentiment primordial (5)), où une jeune femme (?) se courbe, les jambes droites, à toucher le sol des mains, sans plier les genoux.
Il ne s’agit que d’exemples, amis lecteurs, car il m’est, bien entendu, impossible d’entrer dans le détail de tout le jaillissement créatif de Margot Reding. Cela ne m’empêchera d’ailleurs nullement de vous signaler encore l’une ou l’autre perle, où nous verrons que, tout en étant son jardin préféré, la danse n’est pas son unique source d’inspiration, loin de là. Je pense notamment à «Solo - 1», mystérieux dessin à l’encre, au fusain et au graphite, qui me semble illustrer une position méditative... Quant à l’impressionnant torse que représente le tableau «Uomo, Ode an den Menschen» (Homme, ode à l’être humain). Franchement figuratif, cette toile aux pigments naturels, terre de Sienne et ombre brûlée est également caractérisée par des textes plus ou moins apparents, tracés à l’oil bar, clairement ou en filigrane.
Il est vrai, en général, que ses élégants dessins évocatoires et sa puissante peinture aux graphismes appuyés et aux tons pastel, tout à la fois sobres et joyeux, peuvent souvent paraître au premier abord abstraits... Mais ni ses tableaux, ni ses dessins ne le sont, abstraits, ni pour elle dont les représentations expriment ce qu’elle voit, ressent transforme, ou d’un imaginaire en fait tout aussi réel, mais régurgité après coction subconsciente, ni pour le spectateur, que sa pénétration dans l’oeuvre rend partie prenante. Je parle, bien sûr, du véritable spectateur-amateur, qui ne se contente pas du coup d’oeil «en passant» et soulever le voile qui peut dissimuler l’âme de certaines de ses oeuvres. Pour l’amateur, l’art de Margot Reding est aujourd’hui franchement figuratif, quoique non pas au sens convenu de terme. Certes, ses tableaux représentent des sujets bien précis, mais sauf exception, comme par exemple «Uomo...», non spécifiquement matériels.

Je m’explique: Quand nous regardons l’athlète courir, sauter, lutter et le danseur danser, nous voyons leur corps, ses membres bouger, se déplacer par rapport à l’immobilité du milieu. C’est cela que nous voyons et que souvent l’artiste représente. C’est fort différent de ce qu’on appelle en photo un instantané, et non le mouvement en soi, qui ne fait qu’en résulter de manière quasi-abstraite. Mais non pour Margot Reding, dont la peinture figure souvent la danse plutôt que les danseurs. Voilà qui m’amène, comme je l’ai précisé dans précédents articles à qualifier son art de peinture kinésique (6), qu’elle-ci développe ensuite, par son achèvement et son exposition, une puissance rare valorisée par le caractère interactif de l’oeuvre, qui le devient surtout, quoique différemment, oeuvre d’art, par le regard du spectateur.

Il s’agit en fait d’un authentique dialogue entre deux personnes – l’artiste et le spectateur – interdépendantes dans la création. Mais les deux acteurs deviennent trois quand le sujet de l’oeuvre est à son tour actif, sa présence, voire son action étant partie prenante de la création, comme dans les représentations citées plus haut. Ici les sujets offrent non pas tant leur corps, tel des modèles, mais souvent leurs mouvements, mimiques, gestes, rythmes et musiques, que l’artiste rend sur toile ou papier en même temps qu’elle intériorise et mémorise le sentiment qu’ils lui inspirent. Une troisième dimension s’ajoute dès lors aux deux précédentes et accroît d’un facteur nouveau l’interaction créatrice. Ces tableaux se composent dès lors de trois éléments: 1° le ou les danseurs, dont reste surtout, 2°, l’évocation graphique sublimée par la main et l’esprit de l’artiste et, 3°, l’image qu’en perçoit, intègre, interprète à sa manière et s’approprie le spectateur du tableau. L’une des caractéristiques majeures, sinon la principale, de cette peinture kinésique, est l’éphémérité de chaque moment de la création première, comme dans la danse, ainsi que l’instantanéité irréversible de sa captation par l’artiste.
Née le 27 mars 1943 à Luxembourg, Margot Reding-Schroeder vit et travaille à Lellingen, (près de Wilwerwiltz), ainsi qu’à Luxembourg Eich. Elle a étudié la composition libre, le nu, le dessin expérimental et les techniques mixtes notamment à l’Europäische Kunstakademie Trier, à l’Académie Pro Arte à Prissiano (Italie), ainsi qu’à l’École des Arts et Métiers à Luxembourg. Elle a participe à de nombreuses installations et expose ses oeuvres un peu partout au Grand-duché, mais aussi en Allemagne, en France, en Belgique et en Italie, mais aussi à l’occasion de festivals et foires d’art, notamment en Hongrie et en Turquie. Couronnée en 2001 par le grand prix d’art contemporain au salon des arts plastiques Minerva à Maizières les Metz et en 2008 par le prix international Massenzio Arte de Rome.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Poème lyrique.

2) Ou «coloratura», qualifie le chant d’une voix pouvant effectuer de riches vocalises.

3) Exemplaire n° 2 d’une série limitée à cinq (avec certificat).

4) Petite barre d’huile pressée.

5) «Gefühl» peut aussi signifier sensation que sentiment et le préfixe «Ur...» aussi bien original.

6) Ou «peinture du mouvement», à ne pas confondre avec l’art cinétique (bien connu), qui propose des oeuvres partiellement, voire entièrement mobiles.

Camils Tanz – Improvisation

Dienstag 11. Juni 2019