Art et fiction… frontalière, ou Schengen selon Ruth Stoltenberg

C’est-à-dire ? Posons la question autrement : l’artiste et l’art peuvent-elles faire l’objet d’une récupération ? Sinon directement par les pouvoirs, du moins par la majorité bienpensante, par le « politiquement correct » de l’heure, qui a aujourd’hui tant de mal à rester majoritaire ? La réponse est oui. Et la charmante exposition de photographies bien de chez nous présentée par l’étonnante photographe Ruth Stoltenberg à la Galerie Clairefontaine (1), cette petite Mecque luxembourgeoise des beaux-arts en plein centre de Luxembourg ville, place Clairefontaine, en est la preuve vivante. Enfin, presque... Le sujet, tout à la fois sociétal et profondément humain, n’avait pourtant, à priori, rien du politique que la bienséance et bien de critiques voudraient y voir. Tout au plus, caresse-t-il, comme en-passant, l’histoire de ce melting-pot tout à la fois campagnard, fluvial et micro-citadin qu’est ce bon vieux petit coin de Sar-Lor-Lux, si bien représenté par la commune de Schengen et environs, sujet de cette exposition.

« L’art ne connaît pas de frontières », écrit Marita Ruiter, l’aimable galeriste, l’air d’attribuer le mérite de cette liberté de circulation de l’art à l’« Espace Schengen (2), qui lui a – est-il vrai – beaucoup facilité les tâches administratives liées au passage des frontières d’oeuvres d’art dans cette aire. Mais en fait, la liberté de circulation évoquée existe depuis au moins mille ans et, au moins aussi, densément et activement que celle de la pensée, des sciences ou des lettres. Ni les artistes, ni les lettrés, les musiciens ou les savants n’ont attendu Schengen pour s’inspirer, s’initier (3) et s’instruire mutuellement, voyager, échanger et être uns dans leur diversité. Si la politique vient leur faciliter les choses, ouvrir ce qu’on ferma il y a 180 ans, tant mieux, mais qu’elle ne vienne pas revendiquer quelque primauté. Et c’est bien ce qu’expriment en partie les « Amis des Musées », sur leur site, dans la page consacrée à l’expo et dont je cite ci-dessous des extraits significatifs.

« La photographe Ruth Stoltenberg a grandi dans ce triangle frontalier dans les années 1960 et 1970 et s’est (…) demandé : l’identité nationale est-elle visible ? Y a-t-il visuellement des différences entre les villages de ces trois régions, par exemple dans l’habitat, les jardins, les rues ou espaces verts, qui vous permettent de dire dans quel pays vous êtes ? Ou alors la région, façonnée par la culture du vin et de l’agriculture, a-t-elle un caractère unique et transnational ? ». À quoi je réponds sans la moindre hésitation : Non à la première, Oui à la seconde, Non à la troisième question ! ». Tiens, tiens ! Mais voilà que je lis, plus loin sur la même page, ce que déclare (et me conforte dans mon opinion) le photographe professeur Wolfgang Zurborn de son ancienne étudiante à la Lichtblick School : « ... Heureusement, Ruth Stoltenberg ne cherche pas de sujets illustrant la politique et, ce faisant, à mettre en valeur les différences entre les différentes identités nationales dans les villages du triangle frontalier. Au contraire, elle s’appuie sur ses images intérieures, marquées par l’enfance et les souvenirs, ce qui lui permet d’entrer dans un curieux dialogue avec l’aspect contemporain de ces villages...).
Quant au parcours de l’artiste à ce jour, en voici un bref aperçu que s’ai extrait et librement traduit de sa page bio dans son site personnel (4), que je recommande de lire entièrement si vous comprenez l’allemand. Ruth Stoltenberg est née en 1962 à Sarrebourg en Rhénanie-Palatinat (Rheinland-Pfalz) et vit aujourd’hui à Hambourg Volksdorf. Mais ce ne sera qu’après avoir travaillé une dizaine d’années comme rédactrice de télévision, qu’elle effectuera ses études de photographie à la Neue Schule für Fotografie“ à Berlin, ainsi qu’à la « Lichtblick School » à Cologne. Elle développera vite un style artistique personnel et réalisera bon nombre de projets originaux. Ceux-ci ont principalement porté sur des lieux historiquement marqués, ou abandonnés, ou en mutation, auxquels elle s’intéresse intensément. Ses travaux ont obtenu de nombreuses distinctions et fait l’objet de publications dans des catalogues et des livres.

Les splendides photographies exposées à la galerie Clairefontaine, sur Schengen et sa région, qu’elle a fréquentée durant l’enfance, témoignent d’une approche intime de ce triangle frontalier (Dreiländereck), où la coexistence harmonieuse de trois cultures suscita longtemps l’incompréhension internationale. Ruth Stoltenberg ne recherche nullement l’exceptionnel, mais le normal, l’ordinaire, vie et vues de tous les jours, mais aussi les particularités de chaque village, souvent gonflées artificiellement par les « champions » de leur appartenances nationales respectives, ainsi que leurs similitudes, bien plus nombreuses. « Raconter toute la région, l’époque et chaque chose qui te regarde comme un vieux souvenir », écrit Susanne Lorenz dans l’hebdo Heimat Echo de Hambourg, en citant l’écrivain Peter Kurzeck. Une belle phrase, qui définit en peu de mots le véritable objectif du « photoreportage » intitulé Schengen.

Aussi, est-ce toute la simplicité de ces populations parentes, dénuées aussi bien de prétentions que d’orgueil mal placé et se moquant de frontières tracées par les princes et les puissants lors de congrès dansants et confabulants (5), qui veut se refléter dans les magistrales prises de vue de Ruth Stoltenberg. Je dis bien « veut se refléter », mais pense au fond de moi : « voudrait se refléter ». Ces fort belles prises de vue dans Schengen, Apach, Perl et localités environnantes, leurs rues, maisons, façades, peintures de rue et modestes mémoriaux, me semblent en effet quasiment orphelines de leurs principaux faiseurs et acteurs. Je pense à ceux qui y vivent et les animent au quotidien.

Et c’est ce qui m’amène à poser une question pouvant sembler naïve (6) : « Ses lieux de vie suffisent-ils à définir les êtres humains qui les ont faits, leur parenté culturelle, tout comme ces similitudes et affinités qui savent depuis tous temps faire fi des frontières ?
La reconnaissance générale, représentée notamment par les nombreuses critiques louangeuses et en 2017 les prestigieux1er prix Photoeil (France), Opus Fotopreis (Allemagne) et, pour son livre, Schengen, le Dummy Book Award Rencontres Arles (France), dit franchement et universellement oui. Venant récompenser le travail d’une qualité visuelle exceptionnelle de l’artiste, ces distinctions ne peuvent en fin de compte que vous encourager à aller visiter la belle collection d’œuvres de cette exposition, dont vous serez, du moins en ce qui me concerne, amis lecteurs, seuls juges. N’y manquez pas !

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Exposition Schengen de Ruth Stoltenberg jusqu’au 30 juin, 7, place Clairefontaine, ouverte de mardi à vendredi de 14h30 à 18h30 h et samedi de 10h à 12h et de 14h à 17 h. tél. 472324.

2) Accords signés en 1985 entre 6 pays (France, Allemagne, Italie, Benelux), à ne pas confondre avec l’espace Schengen dont ils furent la base et qui a été a été institutionnalisé à une échelle européenne plus vaste par le traité d’Amsterdam de 1997 (Wikipedia).

3) Qu’il suffise de penser aux voyages, dès le haut Moyen-âge, d’initiation et d’apprentissage des artisans et artistes, suivis ensuite de leur recherche tous azimuts de mécènes, puis de tous ces poètes, écrivains, philosophes et savants traversant tous azimuts Europe et Proche Orient…

4) http://ruthstoltenberg.de­/%C3%BCber.html.

5) Essentiellement Con­grès de Vienne (1815) et de Londres (1839).

6) Question en fait aussi philosophique que socié­tale pouvant être illustrée par cette réduction : la cabane définit-elle le trappeur ?

jeudi 13 juin 2019