Lidia Markiewicz et Madeleine van der Knoop dans « Les Retrouvailles »

Pourquoi ne pas étendre ce charmant titre d’expo, que Lidia Markiewicz donne à sa collection de tableaux, également aux belles sculptures de Madeleine Van der Knoop, que nous retrouvons auprès d’eux à la Galerie d’Art Schortgen (1), à Luxembourg ville, après presque sept ans d’ailleurs ? Qui sait quels horizons, musées, galeries elle a écumé, depuis qu’elle est venue nous émerveiller en 2012, et déjà à la Galerie Schortgen, avec sa magnifique féérie animalière sculptée en bronze ?
Madeleine
Van der Knoop
Je n’en sais rien. Son site ne nous le révèle pas. Mais l’essentiel n’est-il pas qu’elle soit aujourd’hui de retour rue Beaumont, où elle nous permet la découverte de nouvelles facettes de sa créativité ? Cette créativité qui s’épanouissant toujours aussi passionnément dans le règne animal, nous offre à présent également un magnifique nu féminin et des figures masculines de golfeur ? L’essentiel, sans doute ! Mais rendu curieux par ces quelques « exceptions », me voilà lancé dans une recherche sur Internet et découvrant parmi ses créations passées et exposées ailleurs d’autres nus féminins vibrants de vie force et beauté, mais aussi d’autres sculptures et particulièrement d’enfants. Et je découvre en outre que, tout privilégiant le bronze, elle n’hésite pas à créer de fragiles merveilles avec la célèbre cristallerie lorraine Daum, que sa parfaite maîtrise technique de la pâte de verre fit privilégier par de grands artistes comme César, Dali, Arman, F.-X. Lalanne et bien d’autres sculpteurs.
Mais revenons à Luxembourg, où j’ai eu le plaisir de rencontrer l’artiste lors de ce vernissage et appris notamment que, née en 1953 à Bruxelles, elle vit et travaille à Brasschaat dans les environs d’Anvers, d’où elle nous apporte trop rarement ses artéfacts vibrants de vie. Fidélité à la vie, certes, car Madeleine Van der Knoop peut revendiquer, outre le mérite de l’artisan perfectionniste pour sa représentation précise du réel, celle du rendu amoureux que ses modèles suscitent en elle, ainsi que de sa transmission aux amateurs d’art. Car c’est ben cet amour qui lui permet de rendre, fixer et pérenniser intemporellement le mouvement, la beauté et la vie. En effet, les volatiles rapaces ou autres, chiens et tortues que notre sculptrice crée dans le bronze, font rejaillir sa passion sur le spectateur de tant de grâce avec une indicible puissance. Et c’est le moins qu’on puisse dire, car la vie qu’elle fait jaillir de la matière inerte vibre de l’ensemble des forces et des grâces d’une nature aussi impitoyable qu’elle est tendre et incroyablement fascinante. Madeleine Van der Knoop ne copie pas la nature – c’est impossible. Elle la recrée.
Ainsi que je l’écrivis jadis, elle commence par s’en inspirer. L’observation in situ, les croquis, les photos l’aident, mais elle va bien au-delà, s’empare de l’élan, du mouvement, de l’âme de ses modèles. Loin de tenter la copie du sujet animé – on ne peut fidèlement copier le vivant, jamais identique à lui-même – elle y pénètre de toute son âme, avec un esprit et une sensibilité dont ses doigts de magicienne sont les antennes, les incarnations et les outils. Lorsque ses doigts pénètrent dans la glaise épaisse, la pétrissent et la forment, elle en prend possession et, fièrement prométhéenne, lui insuffle d’emblée l’âme du modèle auquel, ce faisant, elle l’identifie. Le reste est technique, mise en forme précise, affinage au couteau, au poinçon, à l’ongle, à la pulpe du doigt et à la paume de sa main de quasi-démiurge dont jaillissent chair, formes, muscles et mouvement. À ce modelé succède le moulage dans le plâtre, une première forme en cire, l’achèvement des derniers détails, le remoulage de la matrice qui accueillera le métal en fusion et la fonderie, dont jaillira ce nouvel être d’airain qu’un dernier affinage et de sobres colorations feront vibrer d’une existence propre. Résultat : autant des merveilles qui s’envolent, bondissent, se dressent et apostrophent le visiteur ébahi, saisi aux tripes par les frémissements d’un bronze que l’on dirait animé... Mais nous voici à présent face aux « retrouvailles » imaginées par notre ancienne connaissance
Lidia Markiewicz,
dont nous retrouvons pour la troisième fois en moins d’un an la magnifique roseraie, qui sert cette fois d’écrin aux sculptures de sa consoeur belge ! Écrin, châsse, cadre floral, voilà ce qui m’entoure et enchante en cette fin de printemps dans la galerie Schortgen, où Lidia Markiewicz (2) m’accoutuma depuis 2006 d’abord à ses mystérieuses abstractions, puis mélancoliques paysages. Quel contraste ! Quel extraordinaire changement ! Qui sait en effet à quelle évolution intérieure, mystérieux reniement, ou révélation soudaine, est dû ce tout nouveau genre ? À quelles subtiles recherches ? À quelle lente maturation, ou ardu cheminement à travers l’étude des différents styles ou écoles d’expression picturale ? Reste le fait que nous lui devons aujourd’hui une présence nouvelle, unique, car non seulement entièrement figurative, mais à la figuration tellement riche, mûre et à la vitalité si forte, qu’elle semble n’avoir fait que ça toute sa vie.

Et me voilà occupé à relire mes diverses présentations de ses expos depuis ses quelques tableaux vus en avril 2005 à la Chapelle du Plateau du Rahm, lors de l’expo collective du 20ème anniversaire du LAC (3). Non, je ne rêve pas. C’est une révolution. En tout cas, les amateurs de peinture ne pourront pas bouder leur plaisir face à cette roseraie enchantée s’épanouissant aux quatre parois de la galerie. C’est toute une symphonie d’acryl et pigments qui s’ouvre à eux sur de larges toiles en une débauche de rouges charnels et de roses à la sensualité caressée par le faire-valoir aussi subtil que « parfumé » d’ocres, de blancs et verts aussi discrets que variés et quasi-infinis. Ainsi, tout comme je l’ai écrit dans mon précédent article, Édouard Manet lui-même eût aimé voir exposer cette superbe symphonie néo-impressionniste auprès de ses « Deux roses sur une table », ses « Pivoines blanches », ou ses « Fleurs dans un vase de cristal ».

Cependant et tout bien pesé, ce qui m’a semblé si révolutionnaire à première vue et qui a projeté Lidia de l’abstraction la plus complète, à travers bien des étapes, jusqu’à aller désormais défier l’immortel Monet, ne l’est pas vraiment. Il m’appert à présent clairement, qu’il n’y a pas vraiment une révolution pour notre artiste dans le dépassement de ce qui n’était jusqu’à il y a peu qu’évolution. J’eus en effet été beaucoup mieux inspiré de me focaliser plutôt sur un phénomène de résurgence, de renouveau. Il n’est en effet pas impossible que prenne désormais pour elle ainsi tout son sens le titre de ces « Retrouvailles » dont elle intitule son expo. C’est également ainsi qu’il en va de ma surprenante découverte d’une nouvelle Lidia Markiewicz, tout comme de la sienne en ce qu’elle appelle ses retrouvailles – sans doute avec elle-même – et que j’ai tout d’abord présentées, à tort ou à raison, comme révolution, puis comme renaissance.

Il est vrai que certains éléments de son travail n’ont pas fondamentalement changé. Il ne faudrait en effet pas se laisser tromper par les bouleversements complets de sujet, style, forme et scénographie. Son oeuvre pictural – en fait la plupart de ses grandes toiles – est plus que jamais caractérisé par la densité de ses teintes, où la composition sensuelle est tempérée par des sfumati caressant les arrangements floraux qu’elle porte à la spiritualité parfois, à la carnalité souvent, à la poésie toujours. Les couleurs, elles, peu nombreuses, qui caressent votre regard depuis les peintures de Lidia, s’épanouissent en une multitude de nuances, d’ombres, de camaïeux, clairs-obscurs et fulgurances les animant d’une vie propre, qui leur fait rendre sans retenue toute la passion qui les créa. Pour conclure, amis lecteurs, prenez donc ces retrouvailles comme vous les entendez, mais surtout, n’hésitez pas à laisser vos yeux s’en délecter sans retenue !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Madeleine van der Knoop et Lidia Markiewicz, du mardi au samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. Jusqu’au 13 juillet 2019.

2) Faute d’espace rédactionnel et étant donné que je vous l’ai présenté plusieurs fois récemment, j’oublierai cette fois le trop copieux aperçu bio de l’artiste.

3) LAC : Lëtzebuerger Artisten Center ; ne pas confondre avec le CAL, Cercle Artistique Luxembourgeois.

Lidia Markiewicz
Madeleine Van der Knoop

vendredi 21 juin 2019