Et le papillon chanta

Notre écrivain, poète, chercheur, et linguiste (j’allais-dire nation..., pardon...), international, Laurent Mignon (1), a de nouveau frappé, mais cette fois de concert avec la spécialiste du Japon et des religions de l’Asie de l’Est, Katja Triplett (2). Leurs baguettes : recherche, analyse, perspicacité et culture chevauchant les langues, se moquant des frontières et survolant les continents ! Leur partition : la magie d’une des formes poétiques les plus compactes, allégoriques, percutantes qui soient : le haïku ou haïkaï. Les auteurs nous révèlent dans ce petit ouvrage de 96 pages (3), comment cette poésie nippone formée et ciselée en vers et mots d’une grande finesse reflétant mille pensées et sentiments synthétisés à l’extrême, viendra affronter les aléas de la traduction au bout d’un imprévisible voyage. Ils explorent pour ce faire les portées lancées du japonais original de l’haïku vers les langues occidentales, puis entre celles-ci jusqu’au français et enfin au turc en profitant des libertés propres à la poésie, mais surtout d’interprétation, telle que le permet la distance philosophique, sémantique et logique entre ces langues.

Aussi, nos deux écrivains chercheurs orientalistes deviennent ici historiens et, en tout cas, détectives, comme surgis d’un chapitre de cette Agatha Christie dont ils citent l’une des traductrices. Traductrice ? Eh oui, justement, le véritable esprit de cet ouvrage est la Traduction, esprit qui s’appuie sur deux pôles ou parties que les auteurs nomment respectivement « Introduction » et « Textes et commentaires ». La première partie, historico-analytique, s’attaque au mystère et essaye essentiellement d’élucider le comment. Comment Orhan Veli, l’enfant terrible de la poésie turque, instigateur du mouvement d’avant-garde Garip (Bizarre) et, comme bien de ses contemporains, versé dans les lettres françaises, découvrit-il les haïkus de Kikakou, dans leur traduction française et fut-il amené à les traduire en turc ? La seconde partie, que je dirais poético-analytique, comprend deux douzaines de haïkus présentés en japonais, français et turc, chacun accompagné d’une page explicative, permettant notamment de bien saisir et la poésie du haïku, ainsi que la luminosité littéraire et symbolique de l’original, puis dans les traductions.

Mais je passe à présent la parole à l’éditeur, qui nous présente ce poète-traducteur turc (presque auteur ou néo-concepteur, pourrait-on dire, vu le chemin parcouru par ces joyaux) bien mieux que je ne le pourrais faire.

« Né le 13 avril 1914 à Istanbul, Orhan Veli fut une des principales figures de la poésie turque du XXe siècle. Théoricien de l’avant-garde, il fonda le mouvement Garip (Étrange) avec Oktay Rifat Horozcu et Melih Cevdet Anday. Il composa le manifeste du mouvement rejetant toute forme de passéisme littéraire, un des premiers exemples de manifeste littéraire en Turquie. Avocat du vers libre et s’inspirant des événements de la vie de tous les jours, il fut le pionnier d’une poésie minimaliste aux accents surréalistes, non dépourvue de lyrisme, qui marqua profondément la littérature turque. Outre des contributions régulières à diverses revues défendant un certain modernisme littéraire, il publia cinq recueils de son vivant (4), Mais la littérature n’était pas sa seule passion. Grand bohémien devant l’éternel, il mena une vie mouvementée dont les écarts allaient finir par lui être fatals. Il mourut le 14 novembre 1950 à l’âge de 36 ans des suites d’un accident. Ses poèmes complets furent publiés l’année d’après. »

Mais avant de laisser les deux auteurs de cette enquête aborder sa deuxième partie de l’ouvrage, j’aimerais citer en conclusion de la première (Introduction), leurs cinq phrases répondant, du moins en partie, à leur question initiale sur le comment et le pourquoi du poète turc. « Dans les traductions d’Orhan Veli, l’avant-garde turque rencontre le Japon, du XVIIe siècle. Des imagistes aux Beats, en passant par les surréalistes, l’histoire du haïku occidental est le produit de rencontres similaires entre des mouvements littéraires modernistes et la tradition japonaise. Il n’y a nul doute que les traductions des haïkus de Kikakou avaient une signification particulière pour Orhan Veli, puisqu’il les inclut dans leur intégralité, y compris les inédits, dans le premier cahier qu’il remit à la femme qu’il aimait en guise de testament poétique. Kikakou ne lui en aurait pas trop voulu, quand il prenait certaines libertés avec ses poèmes ou lorsqu’il subvertissait les traductions françaises. Ce refus de se soumettre aux maîtres aurait séduit l’élève insoumis de Bashô... »

Ce testament poétique (qu’il remit à la femme qu’il aimait), donc lato sensu cette clé qui nous ouvre la deuxième partie du lire, est l’amour, l’amour tous genres, certes, mais (pudeur nippone ?) quasi-ataraxique, sans passion réelle. Impression personnelle – je le reconnais –, elle me touche toutefois dès le premier haïku, en face duquel les auteurs expliquent « en clair » la sobre richesse et les messages contenus dans l’original de Kikakou, contraposée à ses interprétations et libertés française et turque. Le voilà ce premier haïku, avec tout ce qu’il entend et sous-entend – « Fête des fleurs. / Accompagné par sa maman, / un enfant aveugle. » –, mais dont la richesse ne peut être saisie par qui ignore la grande importance de la fête des fleurs au Japon ! Il est clair, d’autre part, que la poésie de Kikakou ne se limite pas à l’amour de la femme aimée, mais qu’elle brille également d’amour maternel et paternel, de celui de l’enfant, de l’ami, ou même et surtout, omniprésent et englobant toutes ses formes, l’amour de la nature ! Tout comme Corinne Atlan (5) le rappelle dans ses commentaires aux « Haïkus du temps présent » de la poétesse Madoka Mayuzumi : « Kikakou, n’affirme-t-il pas (...) que le haïkaï est destiné à conforter les coeurs ? ». Quoi de plus juste !? Et en voici, si besoin était, quelques preuves supplémentaires :

« À une fillette endormie et bien aimée / le coq chante. / Maintenant les moustiques sont partis / ma petite Tamako... »

« Oh ! ce poisson vivant, / lumineux dans la nuit, / comme la belle Yokihi ! »
« À un ami qui vient de perdre sa femme : Qu’est devenue Enjo ? / Elle a vécu sa vie – et maintenant / elle est comme la mer d’été. »

« Depuis longtemps / tu dors délicieusement / petit papillon. »

« Regardant la lune laiteuse, / je frappe à la porte. / Maison du prunier. »

Ne sont ils pas sublimes, ces joyaux poétiques, tout à la fois si proches de nous, de nos sentiments quotidiens et pourtant si exotiques, si éloignés de la prolixité d’une majorité de nos poètes occidentaux (6) ? Surement ! Découvrez-les donc dans ces pages, amis lecteurs, qu’une fois mis en appétit, rien n’empêche de prolonger votre plaisir et d’en découvrir d’autres en bibliothèque ou en librairie. Ce qui compte toutefois le plus dans cet enrichissant ouvrage, c’est que Laurent Mignon et Katja Triplett nous aient introduits à travers leurs textes dans quelques arcanes de ce mystérieux art poétique nippon, étrangement vu du Levant via l’Occident. Aussi méritent-ils toute notre reconnaissance pour nous avoir permis d’accéder à cette belle transfrontaliérité (7) des différences linguistiques et culturelles, qui existe depuis tous temps et se moque des particularismes étriqués.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Après des études qui l’ont mené de Bruxelles à Amman et de Londres à Istanbul, Laurent Mignon enseigne langue et littérature turques à la Faculté des études orientales de l’université d’Oxford. Ses recherches portent sur la littérature et l’histoire intellectuelle turques modernes, les littératures mineures de Turquie, la littérature socialiste, les thèmes bibliques dans la littérature turque et l’histoire intellectuelle juive moderne. De 2002 à 2011, il a enseigné la littérature turque moderne et la littérature arabe et turque comparée à l’université Bilkent à Ankara. Il est auteur, entre autres, de « Lettres de Turquie et d’ailleurs, d’Ana Metne Tasinan Dipnotlar » : (Notes de bas page qui se transforment en texte : Écrits sur la littérature turque et l’interculturalité), « Hüzünlü Özgürlük : Yahudi Edebiyatı ve Düşüncesi Üzerine Yazılar » (Triste Liberté : Ecrits sur la littérature et la pensée juives), du recueil de poèmes « Pierres et poètes » et ; en langue allemande, « Ni kaza en Turkiya, Prosa jüdischer Autoren aus Istanbul » (www.zlv.lu/spip/­spip.php?article21341)

2) Katja Triplett travaille sur l’interculturalité et le fait religieux. Sa carrière universitaire l’a entrainée de Marburg à Londres, et de Göttingen à Leipzig, en passant par Hanovre, où elle dirige un projet de recherche sur la religion et l’alimentation. Parmi ses ouvrages principaux, l’on retrouve Prinz Goldglanz auf der Reise durch Himmel und Höllen : Zwei japanische Bildrollen des „Bishamon no honji“ aus dem 16. Jahrhundert im Kölner Museum für Ostasiatische Kunst, Menschenopfer und Selbstopfer in den japanischen Legenden : das Frankfurter Manuskript der „Matsura Sayohime-Legende“ et Buddhism and Medicine in Japan : A Topical Survey of a Complex Relationship (500-1600 CE) (Bouddhisme et Médecine au Japon : Enquête thématique sur une relation complexe [500-1600])

3) Paru le 15.3.2019 aux éditions PETRA, Collection Voix d’ailleurs – Poésie.

4) Garip (avec Oktay Rifat Horozcu et Melih Cevdet Anday en 1941, puis réédité en solo en 1945), Vazgeçediğim (Ce à quoi je n’ai pu renoncer, 1945), Destan Gibi (Tel une épopée, 1946), Yenisi (Du nouveau, 1947) et Karşı (Contre, 1949). Une importante partie de sa carrière littéraire fut consacrée à la traduction d’œuvres littéraires. Il couvrit un vaste éventail d’œuvres et de genres allant des poèmes d’Alfred de Musset aux haïkus de Kikakou en passant par les Fables de La Fontaine et le Tartuffe de Molière.

5) Traductrice, romancière et essayiste, Corinne Atlan a vécu près de vingt ans en Asie, enseignant le français au Japon

6) Ce n’est bien sûr pas le cas des minimalistes, qui se sont d’ailleurs grandement inspirés du haïku, comme Saroyan, Brannen, Kempton, ou notre bien connu Laurent Fels.

7) Le mot n’existe ni chez Littré, Larousse, Robert & Cie ? Eh ben, il existe maintenant et est certainement plus clair et concis que « possibilité de pontage par-dessus les frontières ».

Orhan Veli
Taharai Kikakou

mardi 2 juillet 2019