Elina Brotherus, perles rares à la Villa Vauban

Voilà un bout de temps que le centre de Luxembourg-ville ne m’attire plus beaucoup, en fait depuis que travaux de tramway, voirie, terrassement et toutes sortes de constructions s’y taillent la part du lion, pour en faire un innommable bazar. Normal dès lors que mes incursions s’y limitent à de rares courses, ainsi qu’à l’une ou l’autre exposition. Il paraît que ça donnera avant la fin du siècle une capitale du 21ème siècle, en tout cas pour nos petits-enfants... Bah, loosse mer ons iwwerraschen! (1) Mais, en attendant, il faut, comme on dit, faire avec, même si pour atteindre le Musée Villa Vauban (2), donc traverser le parc municipal, d’ordinaire une charmante promenade, je dois encore franchir et longer les travaux sur le boulevard Émile Reuter. Mais, chose promise, chose due, même si je ne l’ai promise qu’à moi-même. Aussi, comme j’ai l’intention de visiter leur dernière expo depuis déjà deux bons mois et bien qu’elle soit ouverte jusqu’au 13 octobre, je profite du creux estival dans les galeries privées pour vous présenter les photographies de l’artiste finlandaise Elina Brotherus.

Nous apprenons déjà sur le site du Musée Vauban (3) que, née en 1972, Elina Brotherus vit et travaille à Helsinki, ainsi qu’à Avallon (en Bourgogne) et qu’elle est diplômée en chimie et en photographie de l’Université d’Art et de Design d’Helsinki. Lauréate de nombreux prix, l’artiste participe depuis 1997 à des expositions internationales et ses œuvres font partie de collections renommées dans le monde entier. Cette exposition-ci présente des travaux réalisés de 1998 à 2017, dont les séries «Model Studies» (2002-2008) et «Artists at Work» (2009). Quant à sa créativité, à ses compositions, mises en scène ou simples portraits, en un mot à son travail, l’une ou l’autre perle m’a touché, ému, voire enthousiasmé. Mais ce n’est de loin pas le cas de toutes ses photos. En dépit de leur valeur technique exceptionnelle, la majorité des oeuvres exposées cette fois Villa Vauban me laisse personnellement assez froid. Aussi céderai-je une première présentation de cette artiste venue du nord aux spécialistes du musée, dont la compétence ne saurait être mise en doute, quoique je ne partage cette fois pas entièrement l’avis. Je cite:

«Dans le cadre du Mois européen de la photographie 2019, la Villa Vauban explore l’œuvre fascinant de l’artiste finlandaise Elina Brotherus qui compte parmi les femmes photographes les plus célèbres de sa génération. Sous forme de séries, ses images portent sur sa biographie, son corps, le paysage et des motifs relevant de l’histoire de l’art. Par leur composition rigoureuse et l’emploi de la lumière, les photographies ressemblent à des peintures. Elina Brotherus utilise souvent le motif de la Rückenfigur (figure de dos). Les décors de ses images sont des paysages tranquilles et souvent étendus ou des intérieurs minimalistes. La mise en scène de sa propre personne est l’élément central de ses séries photographiques, de sorte que l’artiste se tient à la fois devant et derrière l’appareil, souvent symbolisé par la présence du déclencheur à distance. Les scènes d’une esthétique réduite et sans concessions rayonnent la mélancolie, mais aussi l’émotion et la chaleur malgré leur sobriété, offrant au spectateur de multiples possibilités d’association et d’identification.»

Il est donc bien compré­hensible qu’après avoir lu un texte aussi louangeur et, plus encore – curiosité invétérée oblige –, avoir visité le splendide site (4) prometteur en diable, de l’artiste, je me sois dirigé ce samedi 27 juillet vers la Villa Vauban tout frémissant d’une curiosité jubilatoire. La suite fut-elle à la hauteur de mon attente? Mmm, disons: en partie oui et, en tout cas, pour commencer. Au rez-de-chaussée, sans la première mini-salle sur le parcours de l’expo, nous sommes en effet accueillis par une pure merveille, intitulée «Green Lake» (lac vert). Deux silhouettes masculines (?) s’y dressent, de dos, raides, en plein bois, face au trouble reflet dans l’eau du lac de ce qui pourrait réfléchir leur trouble. J’y gagnai comme l’impression que les deux individus puissent avoir l’air de se débarrasser de leurs tourments en les transformant en un glauque tremblement projeté dans les eaux lacustres en une magnifique scène surréaliste. Encadrée par la part sereine du lac et par une forêt parfaitement réalistes car sans doute hors portée des affres humaines. Le tout ferait presque penser à une sorte de Magritte sylvestre (si ça existait), mais en bien plus riche, impressionnant et d’une beauté à couper le souffle!

Dans la 2ème salle, nous découvrons «Le Reflet», étrange vue de femme debout, le profil coupé, le visage hors cadre, près d’un lavabo, photo qui témoigne de l’humour typique de certains clichés d’Elina Brotherus. Une dizaine de Post-it (5) jaunes collés un peu partout à travers la scène nous expliquent écrit à la main ce que nous voyons: le lavabo, la glace, la prise, le reflet, etc., un comble étant ce Post-it où figure «le reflet» collé sur la glace de façon à dissimuler le visage de la femme dont nous pourrions au moins apercevoir le reflet. Également intéressants dans cette salle et dans le même genre, notons «Le Reflet (la chambre)» et «La Main» partiellement recouverte par un Post-it qui mentionne «La main». Dans la salle 3, nous trouvons une assez remarquable série de 4 photos sur 5: «Selfportrait with a Dancer» I, II, III, V (et la IV? Inattention à loi?), ainsi qu’une série d’études de nus ou semi-nus Ne m’ayant guère enchanté, car je ne leur ai pratiquement trouvé le moindre souffle de vie.

Simple coïncidence ou savant dosage des effets? Qui sait? Une fois de plus, comme au rez-de-chaussée, dans les trois salles du 1er étage, c’est la première qui contient le trésor. Je cite «Epilogue», un visage de femme comme captive d’un vrai cauchemar, l’expression souffrante et l’exprimant avec une tragique puissance, unique dans toute l’exposition. En effet, excepté «Model-Study», un nu assez sensuel de femme se coiffant, assise devant une glace, qui m’évoque la «Femme devant son miroir» de Berthe Morisot, la plupart des nombreuses autres études sont caractérisées (surtout les nus) par une absence navrante de tonus, de souffle, de punch. Même dans sa photo la plus, disons, spectaculaire, «Nu descendant un escalier», le corps d’homme, en chair et os, semble à tel point figé, s’emmerder et se demander ce qu’il fait là. Les mouvements des personnages mythiques peints sur la peinture murale style art nouveau servant d’arrière-fond au modèle, paraissent pleins de vie comparés à sa catalepsie debout sur une marche sans la moindre esquisse d’une descente. Or, ayant pu admirer sur le site personnel Internet d’Elina Brotherus l’incroyable force d’expression qu’elle peut rendre dans ses autoportraits ou photos d’autres hommes et femmes, tout comme dans Epilogue, je me demande à quoi nous devons cette série de hibernati atones.

Je veux seulement espérer que vous serez, à l’instar des présentateurs du musée, moins sévères que moi et que vous saurez apprécier (des goûts et des couleurs...) l’ensemble de l’exposition. J’espère aussi que la Villa Vauban, l’un de mes musée préférés, nous proposera un de ces jours une série d’oeuvres plus globalement représentatives de l’immense talent de cette photographe finlandaise. Aussi voudrais-je bien sûr croire qu’à cette occasion, Elina Brotherus ne se contentera plus de nous servir une ou deux perles rares de chaque genre, comme aujourd’hui «Green Lake» pour ses magiques paysages, «Epilogue» pour ses portraits et «Model-Study» pour ses nus. Quant aux autres travaux quasi-parfaits, techniquement, mais qui m’ont semblé froids et inexpressifs, de la présente expo, ce sera à vous de juger, amis lecteurs.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Laissons-nous surprendre !

2) Jusqu’au 13 octobre 2019 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours de 10-18 h

3) https://villavauban.lu/exhibition/elina-brotherus-photographs/

4) http://www.elinabrotherus.com/

5) Nom déposé. Le terme correct français serait becquet partiellement auto-adhésif. Peu pratique, je lui ai préféré Post-it. Peu étonnant que l’anglais envahisse le monde. Avis à ces messieurs-dames de l’Académie Française!

Green Lake

Freitag 2. August 2019