Alexandra Lapierre & Artemisia Gentileschi

Deux femmes par-delà 4 siècles, ou une autre lecture d’«Artemisia - Un duel pour l’immortalité»

Ce titre qu’Alexandra Lapierre a donné à son livre annonce fort bien son sujet principal: l’affrontement entre Artemisia Gentileschi, sa vie durant, avec son père, le grand peintre Orazio Gentileschi. Moi j’entrevois toutefois, en le relisant aujourd’hui de manière plus approfondie près de vingt ans après l’avoir lu une première fois, un second aspect, dont je ne suis d’ailleurs pas sûr que l’auteure fût consciente. Sans jouer pour autant un rôle moteur dans l’ouvrage, il pourrait cependant en avoir avivé la dramaturgie, car je perçus tout au long de ma relecture bien davantage que la pure force évocatrice de l’historienne, biographe et romancière.

Mais qu’est- ce qui pouvait attacher une femme moderne comme Alexandra Lapierre, à Artemisia Gentileschi, la première femme peintre du XVIIème siècle, le Seicento italien et, partant, à ce destin aussi extraordinaire qu’à priori ordinaire, plus que son travail de chercheuse et d’écrivaine? Quelle découverte? Quelle mystérieuse affinité? Quelle empathie? Nous ne savons presque rien d’elle, Alexandra, qui nous en apprend par contre beaucoup sur Artemisia et sa relation avec son père, qui a joué, en partie malgré lui, un rôle essentiel dans le devenir de sa fille et ce, autant par son attachement jaloux, admiratif, envieux, possessif, parfois morbide, que par sa hargne, voire haine et ses rejets répétés.

Ce n’est donc pas dans ce cadre, celui du sujet principal annoncé par le titre, que je perçois une convergence, mais hors sujet, comme en marge du récit et de l’histoire, que vois ces deux femmes se rencontrer. Et voilà que je leur découvre bien plus qu’un simple lien entre auteure et héroïne. Je vois l’une, bel exemple d’affirmation féminine de notre époque, y être rejointe par l’autre, qui franchit en trois décades 4 siècles d’obstacles à l’émancipation féminine. Mais est-ce déjà tout?

D’un côté, vous avez l’écrivain, Alexandra Lapierre, dont je ne vous signale ici qu’un bref aperçu bio (voir note 1). De l’autre, Artemisia, dont vous n’ignorerez quasiment plus rien du chemin parcouru, une fois lu ce passionnant récit historico-biographique. C’est l’enfance, l’adolescence, son viol par un peintre «ami», le procès, l’écrasement par un monde macho aussi prétentieux et arrogant que loin en-dessous de ses prétentions.

Et c’est toute une vie d’amour-passion-haine-admiration du père, le grand peintre florentin Orazio Gentileschi, puis, après un premier palier de libération, d’amours tout court, d’ambition, de succès... Mais il est long, ce chemin émancipateur, foire d’empoigne de compétition, envie, jalousie, trahisons, affronts et affrontements parmi les artistes, les pourpres vaticanes, les Médicis et autres mécénats à deux tranchants. C’est aussi un mariage raté, les grandes cours européennes, la guerre de 30 ans, les espions, les marchands d’art et leurs intrigues. Elle apprendra à surnager, puis à vaincre, grâce à sa force et à son immense talent.

Le fantastique destin d’Artemisia est sans aucun doute beaucoup moins exceptionnel qu’il n’y paraît ou, du moins, que nous le renvoie le miroir déformant, et piqué des nombreuses taches obscures de l’histoire traditionnelle. En fait, l’histoire de la civilisation au sens large du mot est bien davantage faite et marquée par des femmes, que les cultures des différents peuples, quasiment toutes transmises et décrites par des hommes, n’ont voulu jusqu’à récemment admettre.

Au mieux a-t-on exceptionnellement exalté quelque destin hors du commun que l’on a même outré, sanctifié, porté au pinacle, pour en faire, façon Cléopâtre, Jeanne d’Arc, La Kahena et autres Elizabeth ou Catherine les grandes, des phénomènes de foire de l’histoire. Mais peu à peu les destins de très nombreuses femmes ordinaires, donc nullement «élues des dieux», surgissent des brumes du mépris phallocratique des mâles ou de leur condescendance paternaliste.

«Mais tu en as mis du temps», pourriez-vous me dire en rabaissant vos lunettes sur le nez avec un air de reproche, «pour nous parler de ce livre publié chez Robert Laffont il y a plus de vingt ans». C’est vrai, amis lecteurs, il est sorti en 1998 et je plaide coupable. Mais je revendique pour ma défense au moins quatre bonnes raisons.

1°, en dépit de mes nombreuses lectures, je n’avais pas encore réalisé à l’époque l’amplification à partir des années 80 et 90 de ce mouvement qui tente de ramener à la lumière l’empreinte historique et culturelle de nombreuses femmes du passé recouverte par la poussière d’une l’ignorance souvent voulue. Visant à reconnaître le véritable rôle qu’elles jouèrent sur la scène scientifique, artistique, culturelle et historique, on les sort peu à peu d’un injuste anonymat, ou de l’image réductrice sinon dépréciative d’assistante, épouse, veuve, ou autre fille de ....

2°, je n’avais lu cette première fois «Artemisia...» que superficiellement, pour l’agrément, un peu à la manière d’un roman d’aventures historique de Walter Scott, Zévaco ou Dumas. Et je pris surtout mon plaisir au récit des perversions souvent meurtrières du milieu pictural du XVIIe siècle (j’y retrouvais à quelques années près la Rome assassine du Caravage), ainsi que des intriques, guerres, et politiques tordues des puissants de ce temps, sans chercher plus loin. Voilà comment...

3°, les formidables analyses psychologiques des personnages tant principaux que secondaires purent m’échapper. Ma superficialité me fit par conséquent ignorer bonne part de ce qui motivait leurs passions tant créatrices et exaltantes que destructrices, voire autodestructrices, tout comme leurs amours, haines et jalousies, donc aussi bien leur grandeur et générosité, que leur médiocrité et mesquinerie. Enfin et surtout...

4°, je n’ai découvert que durant cette récente relecture aoûtière la proximité, la quasi-parenté et, l’interpénétration de ces deux créatrices et peintres d’exception par-delà les siècles, chacune à sa manière et avec ses instruments propres. Peignant cinq années durant avec son carnet de notes, son ordi, ses mots, ses phrases, Alexandra Lapierre s’est littéralement (de littera, lettre) investie et projetée dans Artemisia. De même, Artemisia, avec ses feuilles à croquis, chevalets, pigments, couleurs, toiles et tableaux a pris possession tout au long du lustre qu’a duré l’engagement, l’enquête, l’écriture d’Alexandra, devenue son alter ego la durée de cette représentation.

«Pendant cinq ans», puis-je lire en 4ème de couverture du livre, «Alexandra Lapierre a mené une extraordinaire enquête sur les traces d’Artemisia Gentileschi, la poursuivant dans les documents d’archives de l’Europe entière, s’installant à Rome dans la rue même où vécut son héroïne. Sa parfaite connaissance du contexte historique, son acharnement à débusquer les indices lui ont permis de reconstituer, à quatre siècles de distance, les sons, les couleurs, les odeurs dont fut imprégnée l’existence d’Artemisia (...) son récit a contribué à faire sortir de l’oubli l’immense artiste que fut Artemisia Gentileschi». Et voilà un bon aperçu, disons technique, de l’oeuvre, car l’éditeur ne peut méditer comme moi sur une passion chronophage qui lierait l’auteur et son héroïne dans la Rome du Seicento et même au-delà. Mais il peut résumer l’oeuvre se et témoigner (ce n’est déjà pas mal) de la puissance du récit.

Encore l’éditeur: «1611, à Rome, dans un atelier du quartier des artistes, la jeune Artemisia se bat avec fureur pour imposer son talent. Son adversaire le plus redoutable n’est autre que son père, son maître, le célèbre peintre Orazio Gentileschi. Il voudrait cacher au monde sa sensualité et surtout son génie. Mais le destin bouleverse les plans d’Orazio: son meilleur ami viole Artemisia. Commence alors un duel dont le père et la fille seront tour à tour la victime et le vainqueur.
Artemisia, c’est le drame d’un amour fou, de la tendresse et de la haine entre deux êtres enchaînés par les liens du sang. C’est la douloureuse rivalité entre deux artistes qui s’immiscèrent dans l’intimité des papes et des rois en un temps où art rimait avec pouvoir et politique. C’est l’histoire de villes – Rome, Florence, Naples, Venise, Londres – où éclatèrent les passions d’hommes en quête de beauté...»

Digne alter ego de son héroïne, l’auteure n’est-elle pas allée jusqu’à faire sienne bonne part de l’amour-admiration-haine-passion d’Artemisia pour Orazio Gentileschi, le père abusif, aimant, jaloux et concurrent, ce géant de la peinture, mais humainement si petit, pour en retenir surtout une sempervirente admiration? Ne s’est pas impliquée à l’extrême, au point de s’y échauder? S’y est-elle échaudée?
Comment savoir? Je regrette de ne pas avoir connu Alexandra Lapierre avant qu’elle n’eût mis en scène ce magnifique drame, superbe fragment de son oeuvre, digne d’un Corneille. Dans cela, comment savoir s’il y a eu métamorphose, défilé ou bal masqué, comme ce que nous revivons avec elle à Rome, Florence et Venise?

Mais au fond, quelque soit la réponse, qu’importe! Profitons de ce que nous tenons. Profitons de la belle fluidité de cette superbe narration, où le suspense le dispute à l’analyse sociale, psychologique, politique et historique en profondeur, avec méthode, parfois pointilleuse et non libre de certaines longueurs. Mais ne boudez pas votre plaisir à cause d’elles, jusqu’à les parcourir en diagonale, comme moi jadis en première lecture. Car l’écriture elle-même y est tout plaisir, quand même la description retarderait l’action. Ici vous trouvez de tout, même le non-immédiatement utile, l’apparemment superflu, car la maîtresse de maison n’oublie ni les antipasti, ni les entremets, ni les desserts, ni la goutte, le café ou les pralines, comme Alexandra Lapierre rappelant qu’...

«Il était si content d’elle, de leur entente, de leur communion, qu’il oubliait parfois qu’Artemisia pût avoir d’autres désirs et d’autres intérêts (...) La jeune femme restait néanmoins l’objet des incessantes préoccupations de Nicholas Lanier. Respectueux, tendre, pénétré de l’honneur qu’elle lui faisait en partageant sa vie, il l’entourait de soins et la pressait de questions. Mais les cavalcades de leurs chevaux masquaient le bruit des réponses. Emporté par leur tourbillon, Lanier n’entendait que la clameur de sa passion...».

Superflu, ai-je dit? Entremets, pur luxe? Pardon! Luxe romanesque, peut-être, mais – vous l’aurez compris – en aucun cas superflu. Ces quelques mots ci-dessus disent tout le chemin parcouru par Artemisia, l’apprentie peintre, devenue femme du XXIème siècle, compagne de l’homme et pleinement estimée par lui à une époque où même les femmes de la noblesse ne servaient qu’au plaisir et à la maternité où, au mieux, aux alliances et à l’affichage.

Giulio-Enrico Pisani

1) Alexandra Lapierre, née en 1955, est un écrivain français, auteur de romans, de nouvelles et biographies... suite sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Alxandra_Lapierre

2) https://fr.wikipedia.org/wiki/ Orazio_Gentileschi

3) Page 342 de mon volume, édité avril 1998 (il y eut plusieurs éditions)

Alexandra Lapierre (Photo: David Ignaszewski-Koboy)

Freitag 6. September 2019