Tsukimi-Moon Show place Clairefontaine

Notez, amis lecteurs, je m’en doutais un peu. Mais la perspective de rencontrer en personne l’un des plus remarquables photographes de notre époque m’amena ce vendredi 13 septembre à enfreindre ma vieille règle d’éviter les vernissages à succès aux expositions de photo, peinture ou sculpture et d’aller visionner les œuvres un peu plus tard en toute tranquillité. C’est que la Galerie Clairefontaine (1), a profité des premières fraîcheurs pré-automnales, ainsi que du Festival de la lune – Tsukimi – le 13 septembre au Japon pour y consacrer une expo et nous présenter les extraordinaires travaux du peintre-ressusciteur (2) et photographe

  • Hiroyuki Masuyama.

Déjà dans sa collection « From London to Venice », qu’il nous présenta il y a plus de quatre ans, l’artiste sut ressusciter, grâce à un long périple, des paysages ouest-européens immortalisés par cet immense peintre des 18-19ème siècles que fut Joseph Mallord William Turner. Ce formidable pré-impressionniste peignit ses toiles au cours de plusieurs voyages entre 1815 et 1846. Cette expo rendit en quelque sorte Le voyage initiatiques par excellence, ou quête, que suivit à son tout Masuyama afin de transposer dans notre époque une vision presque pluriséculaire des paysages européens y inclus luxembourgeois. Ajoutez-y aujourd’hui la puissance suggestive de ses retours sur les grands romantiques comme Caspar David Friedrich ou Friedrich Nerly (3) et vous aurez une idée au moins partielle de la puissance évocatrice de ses photographies. En cela, il satisfait d’ailleurs pleinement à ma définition de « ressusciteur » que donne du terme l’historien Jules Michelet, cité par l’Encyclopaedia Universalis. « Michelet immortalisera la mission du « ressusciteur », où l’art et l’âme du narrateur (ici l’artiste photographe) débordent la technique de l’archiviste pour assurer l’histoire (ici de la peinture) en sa fonction d’institutrice du peuple ».
C’est donc cette magie que nous présente aujourd’hui la galerie, transposée à notre époque, dans les « remakes » photographiques de Masuyama, ou light-boxes, photographies encadrées, éclairées (LED) dal retro, chacune correspondant à un tableau « rappelé » de son éloignement muséal et avec une profondeur supérieure à l’original. Nous pouvons ainsi découvrir, à travers cette quinzaine de photos, notamment de splendides vues turneriennes de Luxembourg (surtout forteresse et environs immédiats). Pour atteindre cet extraordinaire résultat, Masuyama s’est rendu sur les sites mêmes visités par Turner ou autres artistes, se plaçant également en différents points de vue, où ces peintres durent avoir installé leur chevalet il y a près de deux siècles. Chaque fois, sur place, Masuyama prend des centaines de clichés dont la fusion-recomposition-interaction lui permet de reconstituer l’atmosphère des lieux, mais aussi de l’inscrire dans l’aujourd’hui, l’air de dire : « Cela vit encore ».

À travers ses yeux d’esthète redécouvreur, qu’il prête aujourd’hui au visiteur et à des nuances mineures près, comme par exemple des personnages d’époque absents du paysage contemporain ou des ombres de voitures laissées en filigrane sur certaines vues, ces lieux apparaissent quasiment inchangés. Son travail me fait penser à l’historien et critique d’art qui pénètre, analyse et ressuscite par l’écriture l’âme d’un artiste et l’esprit d’un évènement qu’il présente. Les trois œuvres qui m’ont le plus impressionné cette fois sont les « rappels » de Turner, « Ancient Rome, Agrippina Landing with the Ashes of Germanicus » (4), puis « Zwei Männer in Betrachtung des Mondes » (5) de Caspar David Friedrich et surtout « The Piazzetta in Venice by Moonlight » (6) de Friedrich Nerly.

Hiroyuki Masuyama est né à Tsukuba, au Japon en 1968 et a été diplômé en 1991 de la Section peinture à l’huile de l’Université nationale des beaux-arts et de musique de Tokyo, où il a également étudié la peinture murale de 1991 à 1993. Venu en Allemagne en 1995 grâce à une bourse d’études de longue durée du DAAD (7), il a étudie jusqu’en 1999 à l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf et jusqu’en 2001 à la Kunsthochschule für Medien in Köln. Aujourd’hui, il vit et travaille à Düsseldorf et a exposé des centaines de fois en solo comme en collectif. En 2000 il reçut à Düsseldorf le 1er prix Art Bahn, en 2001 à Tokyo le 2e prix au Epson Color Imaging Contest, en 2002 à Tokyo le 3e prix au Canon Digital Creators Contest, ainsi qu’à Reckling­hausen le 1er prix au Kunstpreis Kreissparkasse Reck­linghausen. Pour ce qui est des deux autres artistes exposés aujourd’hui, Robert Pufleb et Nadine Schlieper,
tout en inscrivant leurs créations dans l’ambiance du Tsukimi Moon Festival, donc consacré la lune, ils demandent aux amateurs d’art de prendre des vessies pour des lanternes ou, plus précisément, des crêpes pour des lunes. Guère convaincu par les tirages 50x50 ou 110x110 de leurs photos crêpes-lunes réunies en un « livre d’art » intitulé Alternative Moons, je m’abstiens et vous traduis librement des bouts d’une interview que cite la galerie. « Comment parvient-on à l’idée de faire des lunes avec des crêpes ? ». « En assistant à la préparation dominicale de crêpes à l’époque où les médias nous bombardèrent d’images de Jupiter et de ses lunes prises par la sonde spatiale Juno. À un moment ou l’autre ces images ont dû se combiner ans notre esprit avec les crêpes, car tout-à-coup nous ne vîmes plus que des lunes dans la poêle… ».

Justement, retour à la cuisine ! « ...nous ne sommes pas intervenus dans la genèse des paysages de cratères, mais avons remarqué qu’on pouvait en influencer la formation par la composition de la pâte, de la température et de la quantité d’huile... » On y parle aussi de « Geoengeneering », ce faux germano-anglicisme qui ne signifie rien à moins de changer un « e » en « i » (engineering) et placer un trait d’union après Geo (Terre), le tout devenant ingénierie terrestre, qui est encore plus absurde, puisque nous parlons de lune. En conclusion, après avoir accordé à Robert Pufleb et Nadine Schlieper le bénéfice d’excellentes qualités techniques professionnelles, il ne nous reste qu’à sourire de leur facétie photographique. J’espère pour la galerie que des amateurs la trouveront à leur goût...

Giulio-Enrico Pisani

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1) Expo jusqu’au 18 octobre, 7, place Clairefontaine, de mardi à vendredi de10 à 18h30 et samedi de 10 à 17h.

2) Ressusciteur : celui qui ressuscite (Littré) et, chez Masuyama, les grands maîtres de la peinture.

3) On peut confondre Friedrich Nerly avec son fils, Friedrich Paul Nerly, avec qui il a peint à Venise.

4) Trad. : Ancienne Rome, Quai d’Agrippine avec les cendres de Germanicus. (pour les fans d’histoire, v. https://fr.wikipedia.org/wiki/Agrippine_la_Jeune).

5) Trad. : Deux hommes en train d’admirer la lune.

6) Trad. : La Piazzetta à Venise au clair de lune. Il existe plusieurs versions d’époque de ce tableau qui ne montre qu’un coin de la Piazzetta, avec vue sur le canal, lieu de l’habituel San Marco.

7) Deutscher Akademischer Austauschdienst (Office Allemand d’Echanges Universitaires).

vendredi 20 septembre 2019