Marie-Pierre Trauden-Thill nous ramène du Paraître vers l’Être

«Vom Schein zum Sein» intitule en effet Marie-Pierre Trauden-Thill sa dernière exposition en date. En conviendrons-nous après avoir été la visiter? Une fois de plus, mon amour de l’art et le temps libre que m’offre mon état de retraité, modeste compensation aux inconvénients de l’âge, m’entraîne à me promener à Luxembourg ville, où j’aime écumer les musées et les galeries d’art dont je reçois les invitations. Et voilà pourquoi personne ne doit s’étonner de me retrouver en ce dernier samedi d’été à la Galerie d’art Schortgen (1), en plein vernissage d’une expo-découverte.

Découverte pour moi seulement est-il vrai, car on se demande bien comment j’ai pu rater jusqu’à présent sans exception la bonne cinquantaine d’expositions que l’artiste polyvalente – principalement dessin et peinture – Marie-Pierre Trauden-Thill, a présenté en individuel et en collectif, aussi bien chez nous au pays qu’à l’étranger.

De plus et quoi qu’étant membre du Cercle Artistique Luxembourgeois, elle semble n’avoir justement participé à aucune des quelques expos collectives du CAL, qu’il m’est arrivé de visiter à la galerie publique «beim Engel», dans la vieille ville. Trop de retenue, de modestie, de discrétion peut-être? Comme par hasard, c’est justement ce dernier terme qu’employa le professeur et critique d’art J. P. Schneider, qui est cité sur la page internet de l’artiste auprès du CAL (2). «... Sans fracas, avec cette discrétion qui la caractérise, l’artiste tourne les pages: secrètes connivences du corps et des paysages dans le geste qui recule les limites.». Et effectivement, dès votre premier coup d’oeil sur ses créations, amis lecteurs, vous comprendrez combien son art est incisif, d’une justesse à crier, du moins si le terme crier n’était pas déplacé un soi. Et pourquoi donc? Tout simplement parce que dans les tableaux de Marie-Pierre Trauden-Thill même les cris sont silencieux, discrets, seuls avec les personnages qui ne font rien pour les exprimer et qui me font penser aux mots de cette chanson des Beatles que peu auront oublié: «All the lonely people where do they all come from (...) Where do they all belong?».

À la Galerie Schortgen je découvre aujourd’hui, tout comme peut-être bientôt vous à votre tour, un assortiment des dernières réalisations de cette talentueuse artiste: bel aperçu sur le vaste éventail de ses créations. Certes, de premier abord, les toiles que je viens d’évoquer plus haut fournissent le plat de résistance.

La peinture y danse avec le dessin sur des harmonies aux frôlements chromatiques toute retenue dans des mises en scène photographiques percutantes. Mais il ne faudrait pas se contenter d’admirer les grandes toiles. De nombreux petits formats offrent une grande variété de motifs.

En outre, vous pourrez découvrir dès avant l’entrée, dans la première vitrine sur votre droite, de remarquables nus, auxquels l’artiste semble vouloir consacrer croquis et dessin plutôt que le couple photo-peinture. Mais voici, à peine ajusté à ma présentation, ce que l’artiste nous dit de son travail:

«Les oeuvres s’articulent autour de l’être humain, la société, la condition humaine. Au départ, il y a des photographies de personnes anonymes prises au hasard dans des grandes villes C’est parmi ces images que sont sélectionnées les plus inspirantes correspondant aux thématiques ciblées. Dans cette expo l’accent est mis sur le monde des enfants et des jeunes, sur la femme et sa position dans le contexte de son émancipation, ainsi que sur la solitude dans une société de plus en plus digitalisée. Après un long traitement incluant notamment la transposition des photos sur les toiles, celles-ci sont peintes à la couleur d‘huile. Mais elles soulèvent à présent de nouvelles questions: voir ou comprendre? Etre ou seulement paraître?
Que se cache-t-il donc derrière ces instantanées, derrière les soi-disant belles apparences? Est-ce la solitude, la peur, la tristesse, le désespoir dans une société qui change en permanence? Cette apparence d’authenticité ne dissimule-t-elle pas d’autres réalités? En effet, c’est bien ce que veulent demander au spectateur ces tableaux aux scènes circulant dans un monde intermédiaire, où se mêlent le réel et la fiction et où une multitude d’interprétations deviennent possibles...».

Mais vous ne manquerez sans doute pas de découvrir tous ces possibles de par vous-mêmes dans le concert des tableaux de Marie-Pierre Trauden-Thill, pour peu que vous vouliez bien y pénétrer, afin d’y interagir avec l’artiste comme je vous l’ai souvent recommandé face à des oeuvres particulièrement prenantes. Je pense ici surtout à ce rapport privilégié que tout artiste vise à établir, voire à entretenir avec les amateurs d’art qui ne se contentent pas de faire du lèche-galerie, mais qui, renonçant un temps au paraître, viennent y chercher part de leur être, au fin fond de leur être. N’est-ce pas justement ce que notre artiste confie à la critique d’art Gabrielle Seil, dans Revue (Porträt), à son retour d’Inde: «Ech ginn ëmmer méi an d’Déift» (3). Et Gabrielle de commenter: «Monate- oder jahrelang an einem Konzept zu feilen, macht ihr daher nichts aus...» (4).

Née le 7 août 1955 à Luxembourg, Marie-Pierre Trauden-Thill a participé dès l’âge de 15 ans avec son père à une première exposition au Cercle Municipal à Luxembourg Ville. À partir de 1983, après ses études secondaires à Luxembourg, elle suit de nombreuses formations, aussi bien ici au pays qu’à l’étranger et notamment de1984 à 1988 à la Cité des Arts à Paris grâce à des bourses. Bien plus tard, de 2010 à 2013, elle a étudié à l’Académie des Beaux Arts à Trèves. Mais elle avait déjà dirigé de 1993 à1996 un Atelier créatif pour adultes et enfants à Walferdange. Elle aura enfin été Chargé d’éducation artistique au Lycée technique du Centre et au Lycée des Arts et Métiers (anc.) de 1999 à 2015. Aujourd’hui elle habite et crée à Luxembourg-Bereldange. Quant à la suite, c’est à vous de la découvrir…

Giulio-Enrico Pisani

Takara

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition de mardi à samedi, de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 15 octobre.

2) www.cal.lu/galeries_ artistes/trauden/trauden.php

3) Je vais toujours plus en profondeur.

4) Dégrossir (polir, fignoler) un même concept des années durant ne la dérange nullement.

Dienstag 1. Oktober 2019