On n’a pas tous les jours vingt ans… même à la Galerie Hessler

C’est le moins qu’on puisse dire, puisque – personne ne l’ignore – on n’a effectivement pas tous les jours vingt ans. Et, bien conscient que ça n’arrivera plus jamais à sa galerie (1), monsieur Frédéric Hessler a décidé d’en fêter le 20ème anniversaire avec une exposition unique, digne de l’occasion, en un festival d’oeuvres de deux bonnes douzaines d’artistes renommés. Inutile de vous dire, amis lecteurs, que l’ultra-grande majorité d’entre eux jouit d’une renommée internationale. Mais en outre, quelques-uns de ces créateurs exceptionnels sont même du nombre de nos vieilles connaissances. Je pense par exemple aux expositions individuelles consacrées par le passé à l’étoile filante transcontinentale Su-Mei Tse (2), ainsi qu’à celles de Joseph Beuys, Theo Kerg et, plus récemment...

... d’Arthur Unger, que j’ai toutes présentées dans notre bonne vielle Zeitung (3). C’est d’ailleurs justement à cet exceptionnel dessinateur, peintre et graveur luxembourgeois interviewé en juillet dernier dans son atelier (4), que je dois la découverte de la Galerie Hessler, ainsi qu’un sourire dû au souvenir qu’il faut d’abord s’assurer ne pas avoir ses lunettes sur le nez, avant de les chercher de par toute la maison. La galerie a en effet emménagé il y a déjà de longs lustres à deux pas de chez moi.

Je n’oublie bien sûr pas le fameux Zao Wou-Ki (1920 – 2013), dont je vous ai souvent parlé dans notre quotidien suite à la présence de ses oeuvres dans bien des expositions collectives et dont nous retrouverons une fois de plus le génie raffiné à cette occasion. Entre nous, je rêve d’en présenter un jour une expo en solo et d’y redécouvrir plus largement cette sienne réappropriation des codes de la peinture chinoise du paysage et de la calligraphie qui l’a imposé sur la scène artistique internationale. Rien en vue, Monsieur Hessler?

Parmi les artistes que je découvre, dans un premier temps sur le site de la galerie, je remarque tout de suite, parmi les nombreux «héros» du jour, notamment le sculpteur espagnol Eduardo Chillida (1924-2002), qui atteignit la reconnaissance mondiale à la biennale de Venise en 1958. Connu surtout pour ses sculptures monumentales souvent destinées à des espaces publics, Chillida fut proche du philosophe Heidegger dans son intérêt pour la relation de l’humanité à l’espace. Chillida aurait une fois dit «Toute mon oeuvre est un voyage de découverte de l’espace».

Quant à l’artiste français d’origine russe Serge Poliakoff, (1906-1969), c’est l’un des principaux représentants la Nouvelle École de Paris, où il suivit pendant tout un temps Robert et Sonia Delaunay, mais aussi Vassily Kandinsky, qui aurait dit de lui «Pour l’avenir, je mise sur Poliakoff». Poliakoff donne en 1945, un an après la mort de son ami Vassily, sa première exposition de toiles abstraites et obtient en 1947 le prestigieux prix Kandinsky.

Je remarque aussi une très jolie eau forte du fameux Pierre Soulages, considéré avec Hans Hartung, Georges Mathieu, Serge Poliakoff, et Jean-Paul Riopelle comme l’un des personnalités majeures de l’abstraction européenne d’après la seconde guerre mondiale. Né en 1918 et emménagé à Paris en 1946, l’une de ses préoccupations majeures est la réflexion – comprise essentiellement comme reflet – sur les propriétés de la couleur noire. Pierre Soulages t ne vise pas le noir en soi, mais, comme dans ses fameux tableaux «outre-noir», la lumière qu’il révèle, où la lumière devient matière.

Autre immigré en France dans les années 1950, le franco-chinois Chu Teh-Chun (1920-2014) est un peintre de la même génération que Zao Wou Ki et, tout comme Georges Mathieu, un maître de l’abstraction lyrique, ce mouvement artistique prônant l’inspiration spontanée. Chu Teh-Chun s’est affirmé dans un paysagisme informel et passionné, tout en conservant néanmoins sa vie durant le coup de pinceau rigoureux de ses études chinoises.

Autre présence «extrême-orientale», le peintre japonais Takesada Matsutani est né en 1937 à Osaka et est installé en France depuis 1966, Longtemps membre du groupe d’avant-garde Gutai (5), il s’est notamment signalé par sa technique consistant à souffler de l’air dans de la colle vinylique pour obtenir des formes et arrêtes bulbeuses, mais est égalent connu comme graveur et créateur d’installations. Cependant, au-delà du formel, ce sont l’espace et le temps, l’immobilité et le mouvement qui restent ses préoccupations majeures. Exposé notamment au Centre Pompidou à Paris, au National Museum of Modern Art à Tokyo et au Victoria & Albert Museum à Londres, il vit et travaille à Paris, et à Nishinomiya, au Japon.

Considéré comme fondateur de l’«Abstraction lyrique», nom qu’il avait tout d’abord donné à son exposition parisienne de 1949, Georges Mathieu (1921-2012) est bien connu pour ses élégantes représentations abstraites aux courbes et lignes souvent calligraphiques et toujours harmonieuses. Influencé par Wols, Jean-Michel Atlan et Hans Hartung, il traça cependant très tôt sa propre voie. Les performances publiques de Mathieu et la rapidité de son jet créatif étaient aussi célèbres qu’inhérentes à son style, qu’il n’hésitait pas à qualifier lui-même d’«orgasme d’expression incontrôlée».

Vous pourrez également découvrir une somptueuse aquarelle de Maurice Estève (1904 – 2001), ce brillant coloriste de l’École de Paris – oui, lui aussi –, ainsi que des œuvres de bien d’autres immenses talents dont je ne puis détailler ici la présence créative, mais sur lesquels monsieur Hessler pourra vous informer bien mieux que moi. Je pense à d’autres authentiques «capolavori» comme ceux de Gustave Singier, Gérard Schneider, Gerhard Richter, Antoine Poncet, Baltasar Lobo, Étienne Hajdu, Dietrich Mohr, Roger Bissière, Édouard Pignon, Jorge Eielson, Ólafur Eliasson, ainsi que Guðmundur Guðmundsson, dit Erró, Tony Cragg et David Nash. Là-dessus, je vous souhaite une agréable visite et – souvenez-vous de ce que je vous ai souvent dit – nulle vision d’art authentique sans pénétration de l’œuvre et interaction avec l’artiste qui, même si on le dit décédé, continue à vivre en nous et par nous.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Frédéric Hessler, 21, rue Astrid, Luxembourg (Belair), Tél. 2728 12 77, GSM 621 327 749, E-mail: info@galeriefhessler.lu, Expo du 15 octobre au 21 décembre 2019.

2) Je l’ai notamment présentée dans notre Zeitung (archives) sous les titres «Su-Mei Tse au Casino de Luxembourg» - 14.4.2006 et «Su-Mei Tse: 1000 Words for snow» - 3.4.2008» et «Su-Mei Tse “Walking and pausing”» - 7.7.2018

3) Articles mis en ligne respectivement sous www.zlv. lu/spip/spip.php?article8934, www.zlv.lu/spip/spip. php?article21389, www.zlv.lu/spip/spip. php?article23014

4) Lire sub www.zlv.lu/spip/ spip.php?article23014

5) Fondé par le peintre (lui aussi d’Osaka) Jirō Yoshihara, ce mouvement eut une grande influence tant en Europe qu’aux USA.

Maurice Estève : Aquarelle (1969)

Freitag 11. Oktober 2019