Fabio Calvetti : “Body and soul”!

Ce qui signifie, traduit de l’anglais «Corps et âme». Quoi de plus normal pour un artiste qui peint quasi-exclusivement l’être humain, me direz-vous, amis lecteurs. Et vous n’auriez pas tort. En effet, lors de ma dernière rencontre avec le peintre Fabio Calvetti, venu nous présenter ses œuvres il y a de ça une dizaine d’années et déjà à la Galerie Schortgen Artworks (1), m’apparut dans son exposition d’alors, «Affascinante enigmatica sensuale donna«, la même universelle symbiose qui unit en tout être vivant: le corps et l’âme. Réunis dans la femme, une fois de plus! Aussi me retrouvai-je avec beaucoup de plaisir face à la lumineuse et quasi-parfaite continuation de son ouvrage de jadis, si justement intitulé «Femme fascinante, énigmatique et sensuelle», oui, continuation et renouveau tout en un, éclairant la grisaille de ce pluvieux samedi d’octobre.

Il est vrai que j’avais eu un avant-goût de cette merveilleuse fixation sur la femme commune à bon nombre des peintres italiens depuis le Véronèse, Giorgione, Botticelli, Raphaël et partagée avec Alain Bonnefoit et d’autres artistes encore, deux ans auparavant, en 2007, dans l’exposition collective «Elles». Mais en dépit, ou peut-être à cause de tout mon amour de l’éternel féminin chez les artistes, mon travail a du mal à situer ces derniers dans un groupe et je préfère de loin les rencontrer, puis vous les présenter en solo, comme en 2009 et aujourd’hui, où je puis essayer d’en capter sans retenue l’esprit et le génie créateur. J’espère ainsi qu’à votre tour vous voudrez bien pénétrer et saisir tout le talent de Fabio Calvetti, ce talent qui se reflète dans des ambiances mystérieuses, quasi mystiques, autour de corps stylisés, mais néanmoins sensuels, ainsi que d’âmes à découvrir.

Ici et là tout de même une présence masculine. Rare toutefois, l’air quasi-interrogatif, l’homme semble un peu perdu. Autre représentation peu fréquente, mais caractéristique et récurrente depuis que je connais Calvetti: le tunnel! Celui-ci peut, tout comme une grotte, aussi bien représenter le refuge, que signifier, à cause des rails qui s’y enfoncent et y disparaissent, la fuite vers l’inconnu, mais non seulement. Accouplé à un quai de métro vide aux murs occupés par de grandes affiches représentant chacune un visage de femme, comme dans son tableau «Anime fragili» ce tunnel apparaît plutôt comme un canal du souvenir de celles que l’on a rencontrées. Celles, c’est elles, oui, bien sûr, car l’essentiel de l’âme calvettienne, à découvrir aux cimaises de la galerie, c’est la femme et les femmes. En demi-mondaine, en cendrillon tout l’air d’avoir raté le train du bal, ou les deux, ou en bourgeoise sur son trente-et-un ou dévêtue qui attend le cavalier ou l’amant, en femme frustrée, maîtresse abandonnée, mais aussi en créature lascive, ici provocante, là dominatrice, ailleurs résignée à être du passé, elle vous attend.

«Mais n’oubliez pas», semble nous dire cet artiste qui a sans doute puisé au fond de son vécu, de son ressenti, «n’oubliez pas qu’elles restent toujours – comme toute femme d’ailleurs – parfaitement énigmatiques». Percer le secret de leur âme, ce corollaire du corps, mais libre de lui survivre dans des mémoires aimantes et dans les représentations du peintre, elle est bien là, la gageure. D’autre part, leur port altier ou déterminé, leur attitude ici pensive, là provocante dans leur gaine sexy ou vêtues d’aguichantes robes fourreau à décolleté plongeant et dos nu, interpelle le visiteur, que touche surtout l’expression émouvante de leur visage quand celui-ci ne se détourne pas, comme pour s’ouvrir à d’autres... Quant aux espaces limités des scènes calvettiennes, au mobilier d’une sobriété monacale, à l’architecture intérieure aussi bien qu’extérieure minimaliste et parfois abstraite, ils ont aussi leur place, quoique en retrait, dans l’imaginaire auquel l’artiste nous invite à participer.

C’est que jamais ces éléments ne parviennent à dominer l’aspect profondément humain et, plus précisément, le caractère éminemment féminin de ses tableaux, dont on peut affirmer que même là, où «elle» est invisible, «elle» reste présente. Ceci dit, il se pourrait fort bien que ce peintre talentueux et fin psychologue n’ait nullement l’intention de nous présenter une série, voire un bouquet ou un spicilège de femmes fascinantes, énigmatiques et sensuelles. Il s’agirait alors plutôt des épisodes de la vie nocturne d’une même personne, de ses multiples traits de caractère, et de ses différentes manières de réagir aux cas de figure imaginés, ou ressuscités par l’artiste. Il devient alors tout aussi évident à mes yeux, que cet unique personnage pourrait à son tour se fragmenter pour nous présenter (depuis quand?) ses innombrables caractères et facettes.
À moins que Fabio Calvetti ne se soit imaginé un autre scénario encore... Mais quelle importance? C’est mon interprétation, possiblement naïve de ses tableaux et même de ses colonnes métalliques. Parmi ces dernières, il s’autorise dans «Questa notte», formé de quelques tableautins, un délicat érotisme, qu’il ne fait que frôler dans les grands formats. À l’instar de ce que disait Luigi Pirandello, c’est «à chacun sa vérité!» et vous-vous forgerez sans aucun doute vôtre propre opinion. Par ailleurs me demandé-je si vous n’allez pas, tout comme moi-même, découvrir quelque continuité dans ce que sera pour vous un émouvant défilé de figures, ou mieux, de personnalités féminines stylisées, sensuellement peintes et tellement attachantes. Dans quelle mesure le pinceau magique de Fabio Calvetti nessaye-t-il pas plutôt nous raconter une histoire ou, plutôt, sa continuation, mais libérée des chaînes du temps?

Dès lors, ce serait peut-être en tant qu’archétype de la féminité poétique vue et peinte par Calvetti, que la femme en fourreau ou presque nue serait tour à tour mutine, boudeuse, impérieuse, déçue, langoureuse, offerte, coquette, impérieuse et j’en passe... Mais elle apparaît avant tout, quelque soit l’instantanée que nous en présente l’artiste, incroyablement émouvante... mais également toute seule face à elle-même. Même sa composition «Una promessa» représenterait moins une double réalité, un couple, qu’une souvenance; disons, de ce qui eût pu être. Quoiqu’il en soit, admirer les travaux de Calvetti apporte au visiteur, indépendamment des questionnements psychologiques soulevés, une profonde satisfaction esthétique et lui remplit l’esprit une véritable joie.
Né en 1956 en Toscane, à Certaldo, où il vit et travaille, Fabio Calvetti s’est diplômé au Lycée des Beaux Arts et à l’Académie des Beaux-arts de Florence “Ecole de Peinture”. En 1995, il enseigne lors un stage de peinture à La Réunion (Ecole des Beaux Arts de Le Port). Il expose notamment aux Etats Unis, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Australie, Corée, Lituanie, à La Réunion et surtout en Italie, en France et au Japon. Ah oui, j’allais oublier (last but not least) notre petit Grand-duché, où il vient nous offrir la finesse et le goût parfait de ses choix de couleurs parfois fortes, mais non criardes, ses clairs-obscurs plus raffinés que nuancés, des contrastes très marqués, éclairant cette imagerie attachante d’une beauté tout à la fois trouble et épurée.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg-centre. Exposition du mardi à samedi, de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 13 novembre 2019

Una promessa

Freitag 25. Oktober 2019