Thierry Bruet et ses « Anachronismes »

Me voilà plus épaté encore qu’au printemps 2015, lorsque Madame Gila Paris, la directrice de la Cultureinside Gallery (1), m’apprit à connaître Thierry Bruet, ce peintre iconoclaste qui infiltre et exploite subrepticement l’univers de la grande peinture en s’y moquant à peu près de tout et de n’importe quoi. Mais pas vraiment de n’importe qui, car la grande majorité de ses cibles préférées (du moins à ma connaissance) est constituée par les artistes les plus célèbres, ainsi que par leurs très notables modèles. Et c’est justement cette espèce de Pacs entre l’académisme baroque et un grotesque gratuit (rien à voir avec celui, religieux, d’un Jérôme Bosch) qui constitue la principale caractéristique de son oeuvre. Mais il est temps de l’aborder, son art... du moins en guise d’introduction, de mise en train, car rien ne vaut le regard personnel sur la matière. Et cela d’autant plus, que le vôtre, nécessairement subjectif, sera surement différent du mien, quoique je ne doute pas qu’il n’y découvre également une oeuvre aussi atypique que fascinante.

Riche d’une profonde connaissance des grands maîtres du passé et de la scène historique dans laquelle ils évoluaient, tout comme des artistes contemporains, Thierry Bruet ne se limite pas à y puiser son inspiration, à l’instar de tout artiste sérieux et ce, qu’il en soit conscient ou moins. Non, sa peinture, que l’on peut qualifier en gros de figurative expressionniste, intègre pleinement les oeuvres de ses illustres prédé­ces­seurs ciblés. On y retrouve notamment des Van Dyk, Rubens, Vélasquez, Rembrandt, Delacroix et j’en passe. Il les intègre dans ses créations, dont leurs oeuvres constituent au départ le cadre, les copie en partie, les modifie parfois, puis fait de leur contenu, en quelque sorte, le canevas de ses propres tableaux. Certes, le procédé pourra paraître parfois à d’aucuns esthétiquement violent, voire iconoclaste. Il est en tous cas hors de doute, qu’il exige du spectateur de ses étranges mises-en-scène une certaine souplesse d’esprit, ainsi que de l’intelligence et une bonne dose d’humour.

Dans la présentation de la galerie on peut lire en outre, que les tableaux de Thierry Bruet, « ... piquants et satiriques, exécutes en utilisant les techniques traditionnelles de la peinture à l’huile sur toile, exigent une décontraction, un regard radical et une véritable observation, car il met en dialogue les différentes époques et la modernité. Ses emprunts et ses références, puisés parmi les oeuvres des grands maîtres de l’histoire de l’art, sont à appréhender comme un hommage plein d’empathie. Ses peintures d’un anachronisme naturel et recherché, créent un mode de lecture non linéaire. C’est avec virtuosité qu’il exécute également de grands portraits mondains ou des œuvres monumentales décoratives très prisées des collectionneurs et décorateurs du monde entier. Pour citer François Gall : « Bruet est un Janus aux deux visages – l’un est tourné vers la satire, la caricature et le grotesque ; l’autre est en quête de raffinement et d’élégance. Dans ses toiles les plus réussies, il associe les deux ». Toute l’histoire de l’art et de la modernité s’expose à ses pinceaux et à son oeil décapant (...), celui d’un maître de la satire. Avec un humour toujours aussi mordant, Thierry Bruet s’amuse et se joue du temps et de l’histoire en imaginant brillamment des rencontres aussi inattendues que décalées. Ses “Anachronismes” sont tant et si bien réalisés, que notre oeil éberlué s’enthousiasme devant le réalisme saugrenu de ces scènes extravagantes ».

Prenez par exemple le fameux « Charles Ier à la chasse » de Van Dyck, où Bruet remplace dans son vaste (220 x 170 cm) et cocasse tableau « Black Friday » le fier cheval du roi par un caddy rempli de diverses figures de ballons gonflés à sculpter. Bel exemple d’irrévérence malicieuse ! Et que dire de cette large toile (170 x 220 cm) à l’humour discutable qu’est son « Corpus Christi » où, en remplaçant le cadavre dans « La Mise au tombeau » d’Eugène Delacroix par un gigantesque sandwich type Quick ou autre Mac Do, il flirte carrément avec le sacrilège ? Sûr qu’il y a 3 siècles c’eût pu lui valoir quelques problèmes avec le clergé catho. Quant à son « modeste » tableau carré 150 x 150 cm intitulé « La Walkyrie », espèce d’énorme Bianca Castafiore au casque ailé, l’air d’être jaillie d’un album de Hergé et prête à vous amener au Walhalla avec tous ceux qui ont succombé à ses vocalises, je ne lui ai pas trouvé de source précise dans la peinture classique. Serait-ce une pure satire de Bruet sur le deuxième opéra de « L’Anneau du Nibelung » (Der Ring des Nibelungen) de Richard Wagner ? Et ensuite ? Ensuite, amis lecteurs, vous pourrez profiter de cet article-antipasto pour aborder une aussi joyeuse qu’instructive exposition et rafraichir du même coup votre culture artistique au milieu d’un véritable feu d’artifice de bonne humeur et d’une remarquable qualité picturale.

Je pourrais bien-entendu vous citer beaucoup d’autres tableaux, comme cette grande toile de 4 m2, intitulée « Barbe bleue », hilarante caricature de Henry VIII d’Angleterre habillé en femme au milieu de ses nombreuses épouses, « ressuscitées » pour l’occasion en hommes et courtisans, etc., etc. Mais il n’est pas question d’énumérer ici tous les tableaux de l’exposition, car l’espace rédactionnel dont je dispose m’oblige de toute manière à vous les laisser découvrir de par vous-mêmes... La surprise et l’émerveillement et l’effort de décodage en prime, bien sûr ! En effet, une expo Thierry Bruet ajoute à l’amusement d’une promenade para-muséale satirico-pittoresque, un authentique survol de l’histoire de l’art, moins fatigant pour les jambes que les allées des musées du Louvre, d’Orsay et autres haut-lieux des beaux-arts.

Pour ce qui est de l’artiste lui-même, j’ai appris dans la documentation de la galerie que, né à Paris en 1949, Thierry Bruet pratique la peinture, la sculpture et la décoration depuis une quarantaine d’années. Il semblerait cependant avoir attrapé le virus de l’art bien plus tôt qu’il y a 40 ans, car ce n’est à mon avis pas dans la commercialisation de l’art, mais dans sa création et sa réalisation que se révèle l’artiste. Son interview avec le journaliste Bernard Pace pour le magazine The Best (n° 71 décembre 2008) est significative à cet égard. Je cite : « ... lorsque j’avais six ou sept ans, je faisais plein de choses, comme une maquette d’opéra avec des personnages ou des sculptures en papier mâché. C’est ma tante, la soeur de ma mère, qui était une grande graphiste et une amie du peintre Georges Mathieu, qui m’a donné le goût de la peinture. (Devenu adulte et) (...) architecte de formation (...) j’ai exercé ce métier pendant huit ans. Au début je ne savais pas que les tableaux que je faisais pouvaient se vendre, et j’ai été pris par la peinture avec passion... »

On peut bien sûr regretter – c’est le bémol du genre –qu’une telle exposition ne vous permette de découvrir qu’un minuscule fragment de l’intéressante et vaste contribution artistique de Thierry Bruet à l’art contemporain. Voulez-vous que je vous en esquisse un ordre de grandeur ? Résumons donc ! Outre sa cinquantaine d’expositions de par le monde depuis 1982, il a honoré depuis les années 1986-88 des commandes pour 3 douzaines de toiles (diptyques et triptyques inclus) plus une vingtaine de portraits, les décors d’une dizaine de plafonds pouvant atteindre les 800 m2, ainsi que la décoration de très nombreuses vitrines (surtout pour Noël). Et je ne compte ni ses sculptures, ni les oeuvres créées pour son plaisir. Qui dit mieux ? Juste encore un tuyau : si vous voulez découvrir en quoi consiste sa peinture pour vitrines, n’hésitez pas à consulter sa page Facebook. Et ensuite, bonne promenade rue Notre Dame !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside Gallery, 8, rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre. Ouverture : de mardi à vendredi, de 12h à 18h et samedi de 11h à 18h. Expo Thierry Bruet jusqu’au 20 novembre,

Corpus Christi

mardi 5 novembre 2019