Quand Cervantes hante le Reckenthal…

Qui ou que vous empêche-t-il d’en faire de même? LOL? Pure spéculation? Sans doute, du moins pour ceux qui ne croient pas aux esprits. Cependant personne ne doute que Miguel de Cervantes Saavedra, l’un des écrivains majeurs du 16ème siècle, en ait eu, de l’esprit et en fût même un très grand. Et qu’en est-il lorsque cet esprit, égaré du côté de Luxembourg ville, s’en échappe aussitôt, mi-assommé par le vacarme des omniprésents travaux urbains et asphyxié par les gaz d’échappement, pour lui tourner rageusement le dos. Aussi, voulant quitter la ville par le Rond point de l’Étoile où, pur hasard (celui que les cathos appellent providence et les joueurs chance), il emprunte le Rollingergrund direction Bambësch pour se réoxygéner, vire à gauche dans le Reckenthal et fait une pause à mi-chemin, question de reprendre son souffle. Est-ce alors qu’il remarqua le petit immeuble au n° 83 et par conséquent, au rez-de-chaussée, l’atelier de Roger Dornseiffer qui affichait justement son dernier «Portes ouvertes»? Vous êtes libres, vous qui lisez ces lignes, de l’imaginer.

Je vous laisse donc également imaginer, comment la formidable collection de tableaux peints par cet artiste hors norme dut l’impressionner. Rien d’étonnant pour ceux qui connaissent ce peintre, dont je vous fis découvrir en 2013 puis en 2016 toute l’immense créativité! Également sculpteur et dessinateur, c’est pourtant surtout par sa peinture, dont l’extraordinaire richesse et harmonie chromatiques, autant dans l’abstrait que dans ses expressions plus figuratives, qu’il m’avait impressionné à l’époque. Est-ce donc ainsi qu’à cette occasion où, comme tout esprit non seulement ouvert à l’extraordinaire, mais qui en maîtrise les arcanes créatrices, celui de Cervantes interagit avec celui de Roger Dornseiffer et l’inspira par son oeuvre la plus célèbre: Donquichotte (1)? Un roman? Comment? Comment un roman, datant de plus de quatre siècles, peut-il encore inspirer un peintre contemporain?

C’est portant monnaie courante. Depuis la plus lointaine antiquité, les mythes, légendes, épopées, poésies et romans n’ont cessé d’inspirer les dessinateurs, graveurs, peintres et sculpteurs du monde entier. Quant à Donquichotte, le héros de ce roman aussi célèbre que la Divine Comédie de Dante et bien plus proche de nous, mais dont on aurait tort d’oublier le moins valorisé, mais tout aussi typique écuyer Sancho Panza, accompagnateur bien plus important ici que Virgile chez Dante. En fait, Donquichotte n’a pas pris une ride. Et si d’innombrables artistes, compositeurs et auteurs s’y sont déjà frottés, dont même quelques luxembourgeois, Roger s’y est donné à fond, en créant une splendide série d’une vingtaine d’encres figuratives, mais flirtant dans leurs scénographies avec l’abstraction, sur les deux «compagnons», Donquichotte et Sancho Panza.

Il est en effet de première importance, bien que dans le roman proprement dit ils puissent également être séparés et suivre ci et là des chemins divergents, d’insister sur l’inséparabilité des deux héros dans le cœur du roman, l’essentiel, voulu par Cervantes et illustrant deux aspects de la personnalité de bien d’entre nous. D’un côté vous trouvez l’idéaliste rêveur, aventureux, boute-en-train, voire casse-cou, prêt à foncer au premier appel du rêve ou du fantasme, de l’autre l’homme raisonnable, prudent, circonspect, pesant le pour et le contre avant toute décision. Certes, Cervantes dépeint deux personnages distincts, qu’il caricature, ridiculise même. D’un côté il renvoie Sancho à la plèbe dont il est issu et à la glèbe où il cultive la priorité du matériel sur le spirituel, de l’autre Donquichotte à ses hardies fantasmagories et idéaux peu nourrissants ne lui valant que déboires.

Voilà ce que nous raconte l’aventureux soldat, mauvais payeur, grand écrivain et lucide psychologue Miguel de Cervantes avec son Donquichotte, sujet que reprend finement et peut-être un peu tristement (?), notre étonnant doyen de la peinture Roger Dornseiffer sur sa magnifique série d’encres. Oserions-nous imaginer qu’elles puissent inciter l’un de nos traducteurs, mais aussi éditeurs, à s’en trouver inspirés et à songer les intégrer dans une édition luxembourgeoise illustrée de ce chef-d’oeuvre de la littérature espagnole et mondiale? Pourquoi pas? Quoi de plus proche de notre existence quotidienne à tous, tout-à-la fois pleine de grands rêves et de petits compromis? C’est que, à l’instar de la plume acérée de l’écrivain, celle du dessinateur permet à nombre d’entre nous de se reconnaître, le temps venu, avec leurs idéaux, projets d’aventures et engagements d’une part et réalités triviales, petits accommodements, prudence et besoin de lendemains assurés de l’autre.

N’hésitez donc pas, amis lecteurs, et faites-vous plaisir en allant admirer ces merveilleux dessins, qui pourraient d’ailleurs vous laisser fort songeur, à l’occasion des prochaines portes ouvertes de son atelier, les samedis 7 et 14 décembre entre 11h et 17 h, au 83 rue de Reckenthal. (2)

Insérés par l’artiste au cœur de paysages montagneux ou tourmentés, voire chaotiques, ils vous offrent une approche à première vue plus dramatique que celle de Cervantes avec ses vastes plaines du haut-plateau de La Mancha. Rivières tortueuses, hummocks improbables, clair d’une lune noire, moraines glaciaires, chemins de crête vertigineux, on est loin du long fleuve tranquille que préférerait Sancho, comme résigné. Mais tout finit par finir. Également fort significatif de cette vision: Roger représente les deux héros du roman le plus souvent de profil ou de dos, s’éloignant, prêts à devenir souvenir, douc­ement, comme nostalgique de ce qui eût pu avoir été, plutôt qu’allant cers ce qui pourrait advenir. Une figuration du destin.

Je vous rappelle en outre que pourrez profiter de cette visite assez spéciale, voire spécialisée, pour admirer également la pléthore de magnifiques oeuvres picturales de Roger, qui sont exposées un peu partout dans son atelier. C’est un authentique plaisir des yeux (Augenschmaus), dont je vous avais déjà donné un avant-goût dans mes articles «The Magic of colours ou l’abstraction chatoyante» et «La passion Dornseiffer». Vous les trouverez sur le Net respectivement sous www.zlv.lu/spip/­spip.php?article8755 et www.­zlv.lu/spip/spip.php?article16192, incluant également un bref aperçu biographique sur l’artiste.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Titre original complet : El ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha (novela de Miguel de Cervantes Saavedra)

2) Veuillez passer par le Rollingergrund à cause des travaux côté Strassen. Si ces dates ne vous conviennent pas, vous pouvez aussi le contacter pour rendez-vous au 446211, au 691264386, ou par mail à auinfo@rogerdornseiffer.lu

Freitag 15. November 2019