I am a Rohingya

« I m a Rohingya » (Je suis un Rohingya) est le titre d’une exposition des photographies prises par Eilo Elvinger et Wasama Doja, que nous présentent aujourd’hui l’Association Friendship et la Galerie Clairefontaine (1) jusqu’au 21 décembre. C’est pour nous le commencement de l’hiver, ainsi que des fêtes de Noël et de Nouvel an. Mais la misère et l’exil se moquant des belles dates, c’est également la poursuite de l’infortune et des tribulations de tout un peuple. Ethnie minoritaire musulmane du Myanmar (anciennement Birmanie), ostracisée depuis longtemps, elle commença à se voir poussée à s’exiler de sa terre natale par l’ethnie majoritaire des Bama de religion bouddhiste, soutenue par la junte militaire au pouvoir, dès 2009-2010. Mais c’est depuis 2015 que cet exode, principalement vers le Bengladesh voisin, tout comme ses tragiques conséquences, a atteint son paroxysme. Voilà le message que veulent nous faire parvenir Friendship, association dévouée au secours des réfugiés rohingya au Bengladesh, et Marita Ruiter, galeriste et directrice de l’exposition ! Commençons donc par lire leur communiqué :

« Dans les jours et les semaines qui ont suivi le 25 août 2017, près d’un million de Rohingya ont été brutalement expulsés du Myanmar où ils ont subi des violences indicibles. Ils ont trouvé refuge dans des camps précaires dans le district de Cox’s Bazar, dans le sud-est du Bangladesh. Plus de deux ans après le début de la crise (en fait bien plus ancienne), il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, sans perspective réaliste de retour en toute sécurité dans leur pays d’origine.

Peu de temps après le déclenchement de la crise en août 2017, Friendship a commencé à travailler dans les camps de réfugiés, principalement dans les domaines de la santé, de l’assistance aux victimes de violence basée sur le genre, de l’éducation et de l’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires. Friendship s’occupe désormais directement environ 100.000 personnes par mois.

L’exposition “I am a Rohingya” se dresse comme un cri d’alarme pour que l’espoir pour les Rohingya ne meure pas si rien ne se passe. Nous ne devons en aucun cas permettre à la communauté internationale d’accepter que l’inacceptable ne devienne qu’une ligne de plus sur la liste des “crises oubliées”. »

En effet, qui n’a pas entendu et vu les médias s’emparer à l’époque de cette tragédie et en faire la une pendant plusieurs semaines, puis y revenir ponctuellement ci et là pour, au bout d’un moment, bof, passer à autre chose, comme si, en fin de compte, tout était réglé. L’on a certes assisté, notamment avec force larmes de crocodile, sous la pression internationale, ainsi que du Bengladesh, qui ne veut pas d’eux, à des tentatives pour les faire rentrer au pays. Mais les conditions de ces retours leur offrent si peu de garanties, que ces malheureux préfèrent rester dans les camps de refugiés bengalis surpeuplés plutôt que de se réexposer à des persécutions dont les accords grand-hôtel-costumes-cravates ne sauraient les protéger. « Si le Myanmar annonce des mesures de retour et que le Bangladesh s’engouffre dans la brèche, non seulement peu de Rohingya sont candidats au retour, mais les experts internationaux confirment que les conditions ne sont pas réunies » annonçait en août dernier Véronique Kiesel dans LE SOIR.

En fait, toute cette problématique n’a rien de bien nouveau pour nous, à la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, où l’on ne se laisse ni impressionner par les compromis boiteux ni par les déclarations angéliques des dirigeants européens ou d’ailleurs. Aussi, stigmatisais-je personnellement le 19.5.2017 dans nos colonnes les persécutions des Rohingya musulmans en Birmanie par la population bouddhiste, donc adepte d’une religion fondamentalement tolérante et non-violente ou se prétendant telle, ainsi que par l’armée birmane toute-puissante. Et en septembre 2017, on dénonçait également dans notre quotidien, sous le titre « Ein besonderes Verhältnis » (Une relation particulière), la trouble complicité des autorités et des industriels de la RFA avec la dictature birmane que, suite à de nombreux contacts, Berlin envisageait d’approvisionner en armes.

Mais il est à présent temps de revenir à l’exposition proprement dite. Les photographies en couleur d’Eilo Elvinger et celles en noir et blanc de Wasama Doja, sont profondément touchantes de vérité, de proximité humaine et d’. Mais vous aurez sans doute, tout comme moi, qui en fus agréablement surpris, tôt fait de constater, peut-être à votre tour étonnés, que les extraordinaires clichés de nos deux artistes n’ont absolument rien d’implorant ou appelant à la commisération. Leurs « modèles », qui sont pourtant tout à la fois protagonistes et victimes de ce drame des exilés et des expulsés dont personne ne veut, ne sont nullement présentés de manière larmoyante. Ils respirent tout au contraire une grande dignité et ne s’inscrivent nullement dans le genre misérabiliste visant à bouleverser l’opinion comme ces images archi-douloureuses dont les réseaux nous abreuvent au point que peu y prêtent encore attention.

Les situations présentées parlent d’elles-mêmes : marche vers l’exil, certes, mais aussi enfants en bonne santé, dont l’innocence du regard, même empreint d’une certaine tristesse, reste ouvert à l’espoir. À vous de pénétrer ces images et de sentir ce qu’elles sous-tendent ! Ce qui appert aussi au visiteur de la galerie, au spectateur donc des scènes intimes, innocentes et naturelles en dépit de leur pudeur qui l’interpellent depuis l’autre bout de cette Asie profonde dont il ignore quasiment tout, est encore une autre réalité : celle d’une authentique osmose entre photographes et photographiés. Aussi, tout comme les premiers interagissent avec les seconds et deviennent partie prenante de leurs tribulations et espérances, vous aurez bien du mal à ne pas vous sentir happé à la vue de ces refugiés et ne pas vous sentir solidaires, non de leur malheur, mais bien face à des horizons éclaircis.

Et voici encore un mot technique, amis lecteurs, disons, pour les aficionados de belle photographie. La protection de ces tirages est en effet d’une haute qualité technique afin de garantir leur parfaite conservation sur une très longue durée. Ceux des photos prises par Wasama Doja sont présentés en PhotoRag 308gr/m sur Dibond (2) et ceux d’Eilo Elvinger en Diasec (3). Par ailleurs, la galerie Clairefontaine me signale que le nombre de tirages est strictement limité et, en outre, que les bénéfices de la vente des photographies seront entièrement affectés au secours aux Rohingya.
Née en 1964 à Luxembourg, Eilo Elvinger étudia le droit à Paris et fut saisie en 1982, après une brillante carrière d’avocate à Luxembourg, par la passion photo lors d’un voyage en URSS. Également habitée du désir de l’ailleurs, elle s’y est déjà consacrée dans deux douzaines de pays. Elle est très engagée dans les problèmes soulevés par le changement climatique, ainsi que par leur dramatique impact sur les populations les plus exposées et souvent plus pauvres comme celles du Bengladesh, et particulièrement les Rohingya. Quant à Wasama Doja, photographe et cinéaste documentaliste bangladais très engagé dans la valorisation du patrimoine culturel de son pays, notamment avec Contic (4) (qu’il dirige), ainsi qu’avec l’ONG Friendship, il a déjà tourné de nombreux films pour la BBC, la National Geographic Society, Thalassa, Ushuaïa TV, Goodplanet, et Yann Arthus-Bertrand.

Giulio-Enrico Pisani

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1) 7, Place Clairefontaine, de mardi à vendredi, de 10 à 18h30, samedi de 10 à 17 h, jusqu’au 21 décembre.

2) Le PhotoRag est un papier-carton pur coton 308 gr/m, particulièrement étudié pour les beaux-arts. Le procédé Dibond est une plaque composite de 3mm d’épaisseur en 3 couches : deux plaques en aluminium recouvertes de blanc platine entourent un noyau en polyéthylène noir.

3) Le Diasec est un procédé, où la photo imprimée sur papier ou autre support est recouverte d’une plaque de méthacrylate transparente, l’adhésion se faisant chimiquement, par contact des deux composants liquides, donc sans qu’aucune poussière, bulle d’air ou autre trace subsistent. De plus, une plaque en plexiglas noire ou un support Dibond peuvent être apposés à l’arrière de la photo.

4) Contic est une société de tourisme fluvial pratiquant notamment des croisières fluviales avec des embarcations traditionnelles du Bangladesh.

lundi 18 novembre 2019