Le triangle magique de Jhemp Bastin

… vers une poésie qui s’ignore ?

Sans aucun doute peu commun ! Je dirais même plus, peu commun, confirmerait l’autre Dupond(t), auquel je couperais la parole aussi sec en précisant : exceptionnel ! Où a-t-on en effet déjà vu l’exposition d’un sculpteur sur bois succéder dans la même galerie à celle d’une peintre n’ayant à priori aucun point commun, ni d’objet, ni de style, ni de genre avec lui, être présenté dans la presse sous le même titre ? Bel esprit de continuité dans la différence et de suite dans les idées à la Galerie Simoncini ! (1) Sans m’oublier, moi, votre correspondant culturel, qui l’a démasquée, cette mystérieuse parenté et qui a plongé sur son PC pour vous la dévoiler dès le titre, identique, à l’exception du nom de l’artiste. Je veux dire Jhemp Bastin, qui y remplace, celui la peintre Anna Recker, avec les trois concepts basiques qui leur sont communs : géométrie, jeu, poésie.

Car chez Jhemp Bastin, que j’eus la chance de trouver à la galerie ce samedi d’automne hors vernissage, la géométrie encadre l’épuration de la matière brute. Ensuite, son jeu dit, comme celui d’un pianiste sur son clavier, tout l’amour qu’il lui voue en lui insufflant son esprit à travers ses doigts et son outil. Et enfin la poésie qui jaillit de cette matière, puis l’élève, la transfigure et en extrait l’art. De plus, je me rends compte à présent, sue les trois côtés de ce triangle magique inspirent, accompagnent et guident, souvent inconsciemment, le geste créatif de bien des artistes contemporains dans des abstractions qui ne le sont pas vraiment. Ce triangle qui est, selon Vassili Kandinsky, « ... le langage qui parle à l’âme, dans la forme qui lui est propre, de choses qui sont le pain quotidien de l’âme et qu’elle ne peut recevoir que sous cette forme... » (2) s’inscrit en fait dans toutes formes et en constitue cet espace dont la poésie est le sommet.

Notre sculpteur de Bitscht (3) eût d’ailleurs pu intituler son exposition (tout comme moi mon article) « Whispering trees » (arbres murmurants), ainsi qu’il a appelé une de ses familles de sculptures dans son magnifique site www.jhemp-bastin.com/. Une page du site peut également vous introduire par vidéo interposée dans l’intimité de l’artiste et à sa manière de travailler. La première étape (2ème temps dans la vidéo) consiste à trouver le tronc, le fût, le bois adapté, puis à puiser l’inspiration pour l’oeuvre à en tirer, là, où et comme le matériau le lui suggère, selon sa structure, ses noeuds, ses veines, faiblesses et lignes de résistance. Suivent le dégrossissement et les découpes à la tronçonneuse, ainsi qu’un premier dégrossissage, la première libération des formes et géométries, l’affinement des sculptures et enfin le brûlage au chalumeau – utilisé comme un véritable pinceau – de leurs parties à noircir.

Cette manière de procéder crée une sobre bichromie du plus bel effet entre la couleur claire du bois et la teinte chocolat noir à ardoise du bois brûlé, d’une ardoise quasi-noire, dont la surface des coupes faites par l’artiste approche ci et là étrangement les ondulations et rugosités. L’expressivité qu’atteignent ainsi les sculptures de Jhemp Bastin ne s’épanouit par conséquent nullement grâce à une exubérance de formes, mais en vertu de ce sobre contraste de tons d’une part et des géométries poético-ludiques, que le labourage du matériau leur donne de l’autre. Certes, d’aucuns trouveront ces sculptures (des goûts et des couleurs on ne discute pas) trop sobres, dépouillées, voire sévères. Et le fait est, que nous approchons ici du minimalisme et même dans un certain sens de la fameuse « Arte povera » (4). Sauf que l’art de Jhemp Bastin n’a rien de pauvre. Certes, point de vue art contemporain, nous sommes loin des arlequinades au goût douteux d’une Niki de Saint Phalle. Mais va-t-on reprocher à un tronc d’arbre sa beauté monochrome ou à une forêt de sapins, sa simple bichromie ? Et va-t-on denier grandeur, poésie et beauté au Boléro de Ravel, ce formidable précurseur de la musique répétitive ou minimaliste, sous prétexte qu’elle manquerait de couleur ?

Laissez donc la joie de la polychromie au chatoiement des jardins fleuris, aux couleurs ardentes d’une Carmen de Bizet et aux flamboyants pinceaux d’un Fernand Léger ou autres Okuda San Miguel (www.instasaver.org/user/okudart). Mais sachez également faire reposer vos yeux et votre esprit en les laissant caresser l’élégante poésie du sobre, du dépouillé, du simple, de la géométrie et de l’épiphore. Voilà ce que semble nous souffler l’artiste, implicitement, à travers son concert de formes abstraites répétées et de vides géométriques quasiment plus dessinés, taillés et écrits que sculptés dans le bois. Eût-il autrement confié lors d’une interview à Guillaume Chassaing, « Je suis né dans la forêt, j’ai toujours eu une attirance pour le bois... », qui le cite dans Le Quotidien du 14 septembre. Et Chassaing d’ajouter, que Bastin lui dit avoir « ... développé sa fibre artistique au cours de son adolescence au contact de Georges Fautsch, son professeur d’art au lycée classique de Diekirch », puis également qu’il a « ... fait ses premiers modelages vers les 16-17 ans... ».

Né en 1963 à Ettelbruck, Jhemp Bastin a étudié de 1984 à 85 à l’Académie Royale des Beaux-arts, Bruxelles, puis de 1986 à 88 à l’École nationale supérieure des Beaux-arts, Paris et a profite en 1995 d’une bourse de séjour à la Cité internationale des Arts, Paris. Depuis 2001 il a exposé une vingtaine de fois en individuel à Luxembourg, Esch/Alzette, Barcelone, Strasbourg, Bargème (F), Daun (RFA), Anvers et Gand et a participé à de très nombreuses expos collectives à travers l’Europe, ainsi qu’au USA et au Japon. Il reçoit en 1995 le Prix de la Biennale des Jeunes, Esch-sur-Alzette et le Prix d’encouragement aux jeunes artistes, Salon du CAL., en 2001 le Prix du Club 51 Bassin Minier et le Prix de Raville de la Dresdner Bank, Salon du CAL, en 2008 le Prix du Public de la 4e Biennale d’art contemporain à Marcigny (Saône-et-Loire) et en 2017 le 1er prix au concours “Strasse des Friedens” à Esch-sur-Sûre.

Il est à présent temps, amis lecteurs, de d’aller découvrir le triangle magique – géométrie, jeu, poésie –, que Jhemp Bastin tire du fond des bois en faisant chanter silencieusement pour vous le bois qu’il entaille, travaille et sculpte... C’est en effet ce même bois qu’il découpe et dégrossit d’abord abstraitement, comme en passant, pour vous, ce passant distrait qui ne le sera plus, distrait, une fois captivé par son art ! Ce fut pour moi une vraie révélation, non pas exotique, venue d’ailleurs, de loin, non, mais bien de chez nous, de nos collines, de cet Oesling encore capable d’inspirer artistes, chanteurs et poètes... Et voilà ce qui s’offrira à vous ces jours-ci chez Simoncini, peut-être au cours d’une pause bienvenue, en plein centre de Luxembourg ville et pourtant à l’écart, dans une sorte d’ailleurs : oasis d’esthétique pure, véritable microcosme de poésie au milieu de la mocheté des travaux urbains et du tohu-bohu des premières festivités !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, coin rue Chimay, Luxembourg ville, ouverte de mardi à vendredi, de 12 à 18 h et samedi de 10 à 12h et de 14 à 17h. ou rendez-vous (Tél. 475515). Expo Jhemp Bastin jusqu’au 10 janvier.

2) « Du spirituel dans l’art », essai de 1920.

3) Büderscheid, commune de Goesdorf, canton Wiltz.

4) … « art pauvre ». Mouvement artistique italien (...) apparu sur la scène internationale dans les années 1960. (Wikipedia).

vendredi 6 décembre 2019