Samuel Levy : symphonie fantastique, opus…

Quel opus ? Je n’en sais fichtre rien. En tout cas pas le célèbre opus 14, inspiré à Berlioz par sa frustration amoureuse pour Harriet Smithson jouant Ophélie dans l’Hamlet de Shakespeare. Notez, pour un zeste d’Ophélie, je ne dis pas non, ne fût-ce que à cause d’un certain romantisme floral fantastique, sans doute, mais aucunement dramatique ! Ce que nous pouvons découvrir aujourd’hui aux parois de la salle principale du MOB-ART-studio (1) rayonne, tout au contraire d’une exubérance joyeuse et d’une luxuriante mais harmonieuse polychromie, qui nous plongent dans un authentique concert floral. L’exposition « Samuel watching the sky » de Samuel Levy est, en effet, fascinante et fait bien plus que nous distraire agréablement de la grisaille humide Luxembourg ville que nous fuyons en quittant la Grand-rue pour nous réfugier dans la galerie du 56, Grand-rue - Beaumont.

Aussi est-ce bien à juste titre que Luc Schroeder, le galeriste, annonce dans son invitation « Découvrez les formes artificielles, mais inspirées de la Nature, générées par ce plasticien aux multiples facettes et talents. Laissez-vous porter. Nourrissez-vous des formes et des couleurs qui, au sein de l’hiver naissant... ». Artificielles, les formes ? Surement. Inspirées de la nature ? Oui, mais non seulement... Jaillies de son imagination et projetées sur ses tableaux, certes. Mais – j’insiste – non seulement, car il y a du véritable abstrait sous roche. Si bien que parfois, ci et là certaines de ses mises en scène picturales finissent par se libérer de ses subtils graphismes et de ses élégantes rhapsodies psychédéliques finement nouées en courbes, volutes et sinuosités au dessin libre, non figuratif, mais harmonieux, musical et quasi-classique. En fait, c’est alors qu’elles se déchaînent, ici entièrement, ailleurs en partie, non sans réticences, en folles hallucinations de mouvements, formes et couleurs refusant toutes accordailles entre elles. Pourtant, même alors, loin de perdre le nord, notre peintre directeur d’orchestre parvient à s’emparer de cette effervescence quasi-anarchique de traits, formes et couleurs rebelles pour nous présenter des abstractions à tel point harmonieuses, qu’elles frôlent le figuratif au risque de nous y ramener. Vous laisserez-vous faire ? Ce sera votre décision, car Samuel Levy définit lui-même son ouvrage ainsi ...

« ... Au départ l’aspect quotidien et obsessionnel du dessin est très présent dans mon processus de création. Chaque dessin ressemble à un fragment, une parcelle, une infime partie d’un organisme plus grand. Ce schéma nous renvoie à ce que nous sommes : une multitude de cellules différentes, reliées les unes aux autres, pour recomposer un corps plus vaste. Des formes qui s’élaborent presque à mon insu. Je laisse émerger les formes, toutes les formes possibles, telles qu’elles s’imposent à moi, naturellement. Des formes géométriques parfois, organiques plus souvent. Des globules, des cellules, des enchevêtrements tubulaires, des spirales anarchiques. Bref, des motifs relevant d’un figuratif fantasmagorique qui semblent avoir, de leur propre chef, remonté le courant de ma pensée pour finir sur mon pinceau, mon crayon ou mon stylo. Un peu comme si je voulais revenir à mes débuts et déverser sur papier le flot des émotions qui m’habitent... ».

Et voilà qui nous amène à vouloir cerner l’artiste lui-même, étape essentielle dans la compréhension de son oeuvre. Aussi reprendrai-je ici en gros les termes de mon précédent article, à commencer par une continuation de son introspection à sa place : « ... avant de commencer à “philosopher” dans le sens du “primum vivere deinde philosophari”. Je veux dire : de me lâcher pleinement, de vivre à plein temps avec ma folle muse et, après mes infidélités de raison, bien malgré moi... ». Mais, comme pour reprendre son fil perdu après ma parenthèse apocryphe, Samuel Levy précise : « ... chaque école pratique une sorte de formatage, qui réduit l’individu à un seul mode de pensée, à une vision étriquée de ce qui nous entoure. J’ai toujours fonctionné en autodidacte... ».

Et le voilà qui, sans cesser de créer, peindre et participer à la vie artistique de Tournai, Mons, Bruxelles, La Louvière ou Anvers, étudie un an à l’Académie des Beaux-arts de Mons et trois ans à la Haute École en Hainaut (HEH), section Arts plastiques, toujours à Mons. Ensuite il enseigne onze années durant le dessin à des gamins et – qui sait ? – peut-être futurs Anto (2). Enfin, après trois petits lustres sacrifiés à l’alimentaire, le voilà qi se libère de la sécurité, du garanti, du sérieux, d’un prêt-à-porter qui lui craque sous toutes les coutures, se met à son compte et prend enfin son véritable envol. Et, contrairement à ce que prétend la légende, Icare ne finissant pas toujours par boire à la grande tasse, ça marche. Après quelques années d’expos à travers la Belgique, voilà notre artiste montois au Luxembourg en 2011 avec du graffiti à la MUDAM-Boutique et à exposer chez Michel Miltgen, puis en 2012 au Carré Rotondes, en 2017 chez Schortgen et ailleurs encore...

Par conséquent, amené pour ses expos, ainsi que pour d’autres tâches et présences, de plus en plus en plus fréquemment au Grand-duché, il décide de s’y établir. N’est-ce pas là un bon moyen d’économiser des navettes et de gagner en crédit-carbone ? Je rigole, bien sûr ; mais le fait est qu’il pourra de mieux en mieux nous faire profiter de ses féériques visions polychromes et vibrantes de vie du monde tant visible qu’invisible qui nous entoure. Car ce qu’il représente et expose résulte bien d’une vision matérielle, imaginée, certes, mais non fondamentalement abstraite, comme pourraient le faire penser certaines de ses toiles à première vue au passant distrait et trop souvent pressé, au coup d’oeil superficiel. Il y a en effet bien pire que le « Vous qui passez sans me voir » de Charles Trenet, et c’est le « Vous qui passez en me voyant mal ».

Après cette brève présentation de Samuel Levy, j’aimerais tout de même d’encore vous signaler, que la salle au sous-sol de la galerie recèle bon nombre de travaux d’artistes qui, bien que disparates, n’en sont pas moins de qualité. Certains d’entre eux sont en outre fort attachants. Vous remarquerez notamment des oeuvres de Franca Ravet, artiste que je vous présentai déjà en 2006 et 2012, ainsi que du sculpteur Daniele Bragoni, que je citai en 2014 lors d’une expo collective chez MediART. Vous y trouverez également des travaux d’Eric de Ville, Manon Moret, René Kanzler, Christian Neuman, Willi Bucher, Bruno Desplnques et Margaux Hug. On n’attend plus que vous, amis lecteurs.

Giulio-Enrico Pisani

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1) MOB-ART studio - Luxembourg, 56 Grand Rue, au coeur du Passage vers la rue Beaumont. Expo Samuel Levy jusqu’au 11 janvier 2020. 

2) Antoine Carte, dit Anto (1886-1954), peintre, affichiste et décorateur montois.

vendredi 13 décembre 2019