Quiproquos, Trumpismes et belles Florentines…

... ou comment bien se marrer en arrivant trop tôt rue Beaumont ! Mais reprenons dans l’ordre. Si le mail d’information de la galerie m’invitait à une expo du peintre italien Giovanni Maranghi et du sculpteur français Gérard Cambon, le carton officiel d’invitation au vernissage ne mentionnait plus que Maranghi. Tiens, me dis-je, Cambon se sera dédit. Ça arrive. Aussi, imaginez ma surprise, en entrant ce jeudi 13 dans la Galerie Schortgen (1), de ne pas reconnaître l’artiste qui attendait les visiteurs assis dans l’un des fauteuils au fond de la salle et que je supposais être Maranghi. De là à conclure qu’il avait bien changé depuis notre dernière rencontre en 2011, ou bien que ma mémoire battait de l’aile, il n’y avait qu’un pas. Je l’abordai néanmoins, pour lui parler de ses supposés tableaux dans notre supposée langue maternelle commune, jusqu’au moment où, souriant de toutes ses dents, il m’avoua ne pas comprendre l’italien, ne pas avoir peint les tableaux exposés et être le sculpteur-assembleur
Gérard Cambon.

Et je compris enfin, après que nous ayons tous deux bien rigolé du quiproquo, pourquoi les sculptures et assemblages de sa nouvelle collection, peu nombreux et sans rapport avec les tableaux, n’étaient pas inclus dans le vernissage, mais néanmoins exposés. D’autre part, nombre de ses très singulières créations sont de toute façon souvent présentées chez Schortgen, pour ainsi dire, hors expo. Mais dans deux ans, me promit Cambon, il nous offrira une exposition complète.

Ensuite il me mit en joie pour toute la journée, en me confiant comment il devait sa dernière collection de sculptures à l’une des fameuses gaffes de Donald Trump. En effet, lors d’un déjeuner à New York, en marge de l’ONU en septembre 2017 (2), avec certains de ses homologues africains, Trump félicita chaudement « la Nambia » pour son système de santé « incroyablement efface ». Un nouveau pays était né.

Et pourquoi ne pas créer aussi un nouveau peuple ? Il fallait bien le peupler, ce nouveau pays, se dit Cambon. Ainsi naquirent dans l’esprit inventif et entre les doigts habiles de l’artiste les tribus de Nambias, cueilleurs, pécheurs, chasseurs, puis aventuriers, chefs de guerre et évangélistes de tous acabits. Les Nambias « adorateurs du soleil » et évangélistes ont donc non seulement investi le pays, mais sont partis à la conquête du monde, avec des missionnaires aux Etats-Unis, au Danemark, au Luxembourg, en Espagne, en Belgique, en France etc.

Tous ces assemblages, Cambon les réalise, les fait « fusionner », explique-t-il, avec des matériaux de toute nature : bois, métaux, verre, cuir ou coquillages souvent glanés lors de voyages à l’étranger (Asie, Afrique...) et s’amuse comme un gosse. Il « ...adore façonner leurs armures, leurs bijoux. Ils sont baroques, curieux, colorés.
Plus que la farce de départ, ce travail est un clin d’oeil à l’art ethnique que j’admire... », dit-il à Christine Ducros du Figaro. Et il me précise : « Mon objectif est de faire comme si les éléments associés avaient toujours vécu ensemble. Parfois, rarement, il y a comme des révélations et c’est ma récompense : p.ex. une graine, une palme de bananier qui s’enfile pile poil avec un bout de métal, ou un aspirateur avec une machine à timbres américaine qui devienent « voiture de course (3). Quand on a la chance de trouver cela, le chemin est tracé. Le reste, c’est de la cuisine. J’essaie de pondérer le dur (ferraille p.ex.) par du doux (végétaux, cuir...). Enfin, l’insertion des personnages définit l’échelle et introduit la vie, sinon ce serait des maquettes. Il faut que la pièce laisse place à l’imaginaire du spectateur, afin qu’il puisse se l’approprier et en faire son cinéma ». 

Né à Toulouse en 1960, Gérard Cambon est autodidacte. Premier prix au Salon d’art contemporain MacParis 1999, il expose depuis plus de vingt ans en Europe et aux USA. Son univers est constitué notamment de petites créatures circulant sur ses « locomobiles », manèges, grandes-roues et autres mobiles suscitant une furieuse envie de liberté et d’évasion. D’autres encore, en groupe, contemplent leurs semblables dans des bas-reliefs, scènes intimistes, à l’atmosphère théâtrale ou cinématographique, ou bien se disposent à conquérir le monde, comme Nambias (4).

Quant à Giovanni Maranghi,

la vraie star de ce février 2020, c’est le triomphe de la femme. Il en est à tel point ensorcelé qu’elle monopolise la majeure partie de son oeuvre. Et ce sont principalement des femmes qui, depuis les tableaux suspendus aux cimaises de la galerie, vous scrutent du fond de ces mystérieux miroirs que sont leurs yeux. Étranges, tendres ou rêveurs, les regards de ses modèles vécues ou imaginées semblent vous radiographier, vous mettre à nu, vous deviner, mais non sans tendresse, ni sans vous demander de ne pas passer sans les voir et tenter de comprendre ce que l’artiste a voulu leur faire dire... sans paroles.

Dessinateur, collagiste, peintre et sculpteur (notamment en terracotta), Giovanni Maranghi est né en 1955 à Lastra a Signa (province de Florence), où son atelier lui permet d’épanouir son talent au bord des eaux chargées d’histoire de l’art de l’Arno. Diplômé au Lycée Artistique de Florence, il s’inscrit à la faculté d’architecture de l’Athénée Florentin et fréquente en même temps l’Académie des Beaux-arts de Florence. Mais déjà à l’âge de vingt ans il expose à la Galerie San Ferdinando à Bari. Et c’est bientôt la reconnaissance, ainsi que le commencement d’une longue carrière jalonnée de très nombreuses expositions à travers toute l’Europe jusqu’en Turquie et en Russie, mais aussi aux Etats-Unis et ailleurs.

Pour en revenir à « notre » exposition, les œuvres présentées ne laissent aucun doute sur l’envoûtement de Maranghi par les caractères, subtilités, contradictions et passions de l’âme féminine. Même sa Fuga notturna, tableau représentant une splendide amphore d’inspiration antique est toute féminité. « Il aime les femmes et leurs courbes », écrivait de lui le critique Philippe Deramecourt, lors de son expo en 2009 à la Galerie Tatiana Tournemine à Paris, et d’ajouter : « Son trait rappelle Picasso. Ses femmes sont curieusement séduisantes et aiment notre regard ; elles l’expriment avec une fausse indifférence. Il (l’artiste) est italien et aime aussi le stylisme et la mode ; ses femmes sont habillées de tissus collectionnés et parfois collés sur la toile (…) Son regard est vif, curieux, séducteur, enflammé, un peu comme l’imagination qu’il met dans ses toiles ».

La peinture de Maranghi est figurative, mais très loin de tout réalisme servile. Ce qui importe surtout à l’artiste, c’est projeter dans ses modèles les sentiments qu’ils lui inspirent, tout comme ceux qu’il voudrait les voir exprimer : admiration, tendresse, amour, prudence et même un zeste de méfiance pour une duplicité supposée. Tout un programme ! Les héroïnes de Maranghi sont fortes et fluides comme le courant de l’Arno. Elles reflètent cette longue tradition d’admiration et de respect de la femme des artistes toscans depuis l’antiquité étrusque, si éloignée du machisme latin.

Ce qu’ajoute cependant notre talentueux Lastrigian à la finesse de son dessin et à la toscanité de ses couleurs, c’est l’intelligence dans la composition des matériaux, leur interaction, leur mise en harmonie. C’est aussi cela qui, au-delà de cette « vivacité dans la sobriété » si caractéristique des peintres toscans et des grands créateurs de mode florentins comme Guccio Gucci et Emilio Pucci, fait l’originalité et le charme de ses tableaux. Maranghi ne se contente pas d’appliquer des couleurs (huile ou acryl) sur quelque carton, toile ou papier où il aurait dessiné le sujet. Chacun de ses tableaux est construit autrement avec sa conception et son historique propre. On y trouve certes fréquemment des éléments communs, comme p.ex. l’encausto (5), technique picturale devenue rare, remontant aux Étrusques. À cet « encaustique » appliqué sur le matériau porteur s’ajoutent au gré de l’artiste et des exigences de l’oeuvre, du sable, de la craie, des résines, des colles, du mastic français et divers collages différemment dosés. Quant au dessin, généralement à la craie grasse, il peut aussi bien précéder le travail du peintre qu’intervenir à n’importe quel stade de l’élaboration jusqu’au finissage. Tout au long du processus, la touche du maître et l’opulence de sa palette transforment peu à peu l’habile travail artisanal en une création aussi subtile que brillante.

Dernier perfectionnement en date : sa technique sur Kristal, mise en oeuvre sur deux cadres. Sur le premier, en bois, il accroche du papier scénographique mouillé qui, en séchant, se tend comme la peau d’un tambour. Il y peint, dessine et y applique des collages. Là-dessus il étend une pellicule de PVC, où il a imprimé et peint en partie une image. La superposition (somme) des deux parties donne une impression de tridimensionnalité. La part artisanale soutient et accompagne la création de l’oeuvre, ainsi que sa maturation depuis sa conception, en passant par maints changements et variations en cours d’ouvrage, comme p.ex., jusqu’à l’apparition et à l’installation finale de cette femme qui vous détaille (ou pas) l’air détaché ou pensif, du fond de sa « scène ».

Mais comment pourrais-je rendre cette ambiance unique par écrit ? Abrégeons donc ce discours, amis lecteurs, puisque en fin de compte seul votre présence sur place vous permettra de pleinement en ressentir tout le charme et la magie de l’exposition.

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre, du mardi au samedi, de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. Jusqu’au 10 mars 2020.

2) La presse internationale en fit ses choux gras à l’époque. V. notamment www.
jeuneafrique.com/476145/politique/nambia-donald-trump-createur-de-pays-africains/

3) ... d’une précédente collection, mais exposée aujourd’hui chez Schortgen.

4) Pour en savoir d’avantage sur Gérard Cambon, lire le bel article de Pascale Desclos sur https://unelimonadeatombouctou.fr/gerard-cambon/

5) Procédé, dit « peinture à l’encaustique », consistant à mettre des pains de cire de différentes couleurs sur des plaques de métal chauffées, puis à étaler cette cire prélevée sur une de ces plaques avec un pinceau. Cette technique a, bien sûr, évolué et donné naissance à de nombreuses variantes dont la majorité des artistes gardent jalousement le secret. (Wikipedia)

Gérard Cambon : Nambias B

vendredi 21 février 2020