JKB Fletcher, ses découvertes… et les nôtres

À commencer par sa biographie, qui est particulièrement significative, et vous comprendrez vite pourquoi, amis lecteurs. JKB Fletcher est né en 1982 à Solihull, dans les Midlands occidentaux anglais. En 2006 il obtient un Bachelor of Fine Arts du Duncan of Jordanstone College of Art and Design à Dundee, Écosse ; puis s’est installé en Australie, où il a réussi à s’établir sur la jeune et dynamique scène artistique de Melbourne. Dès lors il s’est fait connaître par de nombreuses expositions individuelles et collectives à Londres, Melbourne, Aberdeen, New-York et enfin – last but not least – chez nous, au petit Grand-duché.

Mieux encore ! En effet, si la présence de ses oeuvres chez Nosbaum & Reding (1) constitue sa première expo individuelle au Luxembourg, il y a déjà participé depuis 2015 à de nombreuses expos collectives et s’est établi à Differdange, où il travaille et occupe un studio au sein du 1535° Creative Hub Differdange. Qu’est-ce que je vous disais ? Vous en connaissez beaucoup des artistes qui, après avoir connu Londres (où Fletcher continue à exposer occasionnellement) et brillé en Australie, choisissent de s’épanouir dans notre Minette, où ils déclarent trouver le milieu, le creuset, le melting-pot culturel favorable à leur épanouissement culturel ?

Et cela, pour nous en mettre en fin de compte plein la vue avec plein de vues sur d’imposants coteaux et massifs montagneux ? Ben oui, car « Landmass » est également du point vue artistique une sorte de première, ou JKB Fletcher nous introduit aujourd’hui une série de peintures et d’un tout nouveau genre, à son passé pour le moins pop. Et je dirais même plus, me ferait ajouter Hergé : uniques et surprenantes. En effet, les amateurs qui l’ont suivi dans son périple britannique et surtout australien auront de quoi être surpris par son changement total de genre, style et sujet, aussi radical que ce qui sépare un Jeff Koons d’un Alberto Giacometti.

C’est que notre artiste fut tout d’abord particulièrement intéressé par le corps féminin, qu’il traita par toutes sortes d’expériences photo-picturales, comme par exemple enduire de peinture des parties de leurs corps, les photographier et les peindre ensuite sur toile. Il fit, semble-t-il également une incursion dans le domaine abstrait avec une prédilection pour les surfaces striées de bandes parallèles aux couleurs vives…

Mais depuis son retour en Europe et son installation au Luxembourg centre d’intérêt s’est déplacé par bonheur et avec beaucoup de bonheur vers le paysage, qu’il explore puis travaille avec une profondeur et une richesse sévère, quasi-spirituelle. Totalement en faux contre les arlequinades du passé, sa sobriété peut aller à présent jusqu’au dépouillement, invitant le spectateur à saisir, derrière une esthétique très sure, l’essence même de l’oeuvre. L’essentiel, voilà ce dont l’artiste veut témoigner – je pense – avec sa remarquable série de vues de montagne exposée aujourd’hui, au 4, rue Wiltheim, sous le titre quelque peu énigmatique de « Landmass ».

Voilà donc ce qui résulte, qui s’est formé, est né, a jailli et s’épanouit enfin dans toute sa force au sein du 1535° Creative Hub Differdange, ce centre de créativité artistique, où il a installé son atelier afin de mieux découvrir les artistes et le milieu créatif de notre pays. Son but déclaré : défier le photoréalisme, qu’il semble trouver fade, afin de donner vie aux images et leur faire susciter l’émotion. Cette confrontation originale entre le monde réel et le rendu artistique illustre on ne peut mieux son combat face au défi qu’il s’est lancé. On retrouve d’ailleurs cette quête tant esthétique que passionnelle au coeur même de ses dernières réalisations qui associent style classique et imagination innovante, en symbiose avec le monde qui l’entoure (2). En fait, Fletcher distingue trois étapes cruciales dans la réalisation d’une œuvre.

1. conception : « quand tu crois que tu viens juste d’avoir la meilleure idée possible » (3) ;

2. processus étape par étape, dynamisé par les émotions que cela engendre ;

3. excitation de la touche finale.

JKB Fletcher se fond corps et âme dans ses tableaux qu’il réalise grâce à une superposition méticuleuse de fines couches de peinture à l’huile. Et l’artiste précise : « Réalisée avec des procédés classiques, ma peinture met l’accent sur le processus pour explorer la surface picturale. L’accumulation de strates de pigments humides permet d’obtenir de subtils dégradés de texture et de couleur qui convoquent à la fois le réalisme et l’abstraction. Mon travail oscille entre la planéité de l’image photographique et la texture de la peinture à l’huile. Il a pour sujet notre fascination inaltérée pour la représentation “analogique” dans un environnement dominé et saturé par les images numériques ».

Mais revenons à présent à la présente exposition et jetons un coup d’œil au communiqué de la galerie, succinct est-il vrai, mais parfaitement objectif et introduisant fort bien mon point de vue, celui que je destine aux lecteurs de notre bonne vielle Zeitung. Je cite : « Les paysages montagneux de JKB Fletcher sont pour la plupart basés sur des photographies personnelles. Malgré leur attachement à la restitution atmosphérique du sujet, celui-ci reste en fin de compte anonyme, sorte de cliché de vacances qu’on aurait recadré de manière arbitraire. En jouant sur la relation dialectique entre le caractère aléatoire du motif et le processus minutieux de sa restitution dans un médium artisanal chronophage, le peintre interroge la valeur des images sous l’angle de nos préoccupations existentielles sur l’ici et le maintenant, le temps et le lieu ».

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Nosbaum & Reding, 4, rue Wiltheim à Luxembourg, vieille ville, près du MNHA, tel. 28112590 ouvert de mardi à samedi de 11h à 18h. Exposition Landmass de JKB Fletcher, L’ouverture de la galerie à vérifier en accord avec les prescriptions relatives à l’épidémie Covid-19.

2) Librement adapté de https://www.1535.lu/members/jkb-fletcher.

3) Librement traduit de « when you believe you just had the best idea ever ».

(Photos Tania Bettega)

vendredi 20 mars 2020