Le printemps chez Schortgen

Le printemps n’a, selon toute apparence, aucune envie de se laisser troubler par les ennuis de santé de l’espèce humaine, et s’est permis après un bref prologue ensoleillé une ouverture tout à fait dans les temps et un petit coup de gel. Certes, l’humeur n’est pas vraiment à la fête en cette fin mars 2020 et ce d’autant moins que parmi tant d’autres lieux, les galeries ont dû fermer, elles aussi. Ainsi devrons-nous «faire avec», faire preuve de philosophie et attendre un moment afin d’accéder de nouveau à cette gaie culture qu’expose la galerie Schortgen (1). En attendant, profitons des présentations de notre bonne vieille Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, à commencer par l’exposition de...

Marina Sailer.

Trop brièvement admirée entre décembre 2018 et janvier 2019, cette extraordinaire peintre, qui nous venait de Bié­lorussie via l’Allemagne, partagea à l’époque avec deux autres artistes ce que Simone Finck, mon aimable cicérone à la galerie Schortgen, qualifia d’entracte entre deux expos. Mais il m’apparut d’emblée, ainsi que sans doute à un certain nombre de fréquenteurs comme d’amateurs de la galerie, qu’elle valait infiniment mieux que cette espèce d’entre-deux. Le même sentiment dut en effet prévaloir après coup chez les galeristes, puisque l’heure de la revanche a sonné et que Marina Sailer vous est aujourd’hui présentée dans toutes leurs vitrines et à l’ensemble des cimaises de la galerie en une sorte d’envoutant Armageddon pictural.

L’après la fin de l’homme ! L’œuvre humaine aura-t-elle encore un charme ? Pourquoi pas ? Peut-être que volatiles et insectes venant égayer ci et là une ombre de romantique tristesse planant sur ses somptueuses mises en scène l’exprimeront, à leur manière, peut-être même avec un grand ouf. La vie continuera... autre, bien sûr. Le peintre, graphiste et écrivain Helmut Kesberg découvre lui aussi l’univers magique de Marina Sailer et dit de ses tableaux qu’ «... ils vivent de la charge d’émotions de l’artiste. Comme sur une scène, elle crée avec des fragments de ses propres souvenirs, de sa fantaisie et du monde de ses idées une réalité fantastique...». L’on a rapporté à raison sa peinture à la théorie d’art romantique de Novalis dans son extrait : «Tout est noué dans notre esprit de la manière la plus étroite, obligeante (2) et vivante...».

Me voilà donc de nouveau enchanté par cette profusion de magnifiques décors picturaux peints en technique mixte (principalement huile et acryl) sur de grandes toiles, dont l’une de mes préférées, «The town hall», une halle d’hôtel de ville... vidée par le temps et les fées. Peint sur 1,5 m x 2 m, le tableau exhibe les encore magnifiques vestiges d’architecture néogothique et néoclassique d’une somptueuse salle, où maires et sommités de la ville ne sont plus que souvenirs éclairés par deux rangées de lustres chatoyants au-dessus d’un parterre de fougères sauvages. Et ne vous étonnez pas de cette profusion d’éclairage. Qui sait ? Quelque Bandar Log caché aura peut-être actionné le générateur. Ne faut-il pas aussi illuminer les scènes des autres tableaux ? Tout aussi magiques et surréalistes, ils représentent souvent des salons moins vastes, mais somptueux, où le récurrent motif du lustre chatoyant éclaire des intérieurs à l’opulence surtout Baroque ou Rococo, où le monde des fées a succédé à celui des hommes.

Encore un mot sur Marina Sailer elle-même. Née à Vitebsk, en Biélorussie, elle a étudié de 2000 à 2001 à l’Académie des Beaux-arts de Karlsruhe/Fribourg, puis de 2001 à 2007 à celle de Düsseldorf, ville où elle vit et travaille encore à ce jour. Il est fort possible que le message que je perçois dans ses somptueuses mises en scène tout à la fois surréalistes et baroques, où seul les couleurs font preuve de modération, ne soit pas voulu par l’artiste. Ou bien si ? J’espère beaucoup la rencontrer un de ces jours, afin d’en savoir plus. Pour l’heure, son œuvre montre avec sa puissance rare un possible futur où, à l’instar des Khmers et des Mayas aux somptueuses cités dévorées par la jungle, l’être humain et son œuvre risquent de ne plus être que souvenir perdu dans une nature qui en a vu d’autres. Voilà une expo à ne pas manquer ! C’est d’ailleurs aussi le cas des sculptures de

Ans Zondag,

qui vient occuper une fois de plus, discrètement, toujours un peu en marge de l’expo principale, la 3ème dimension de la galerie. Et pourtant, Ans Zondag nous présente une des collections de sculptures animalières parmi les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de voir à ce jour. Loin d’être des reproductions académiques serviles, elles sont chargées d’une formidable tension de vie digne du plus brillant expressionnisme et qui n’est pas sans rappeler les géniales terres cuites de Jean François Gambino, toutefois spécialisé dans la faune africaine. Cependant, la sculptrice Ans Zondag travaille dans une matière beaucoup plus exigeante. Elle ne crée, elle, que des bronzes et sculpte surtout la faune bien de chez nous. Aucune de ses sculptures – cheval, chien, lièvre, pourceau, oiseau, ou autre canard – ne se ressemble à un autre moment, ni à un quelconque congénère. Car l’artiste porte toute son attention sur les traits essentiels : ce caractère à nul autre pareil, exclusivement propre à l’animal qui lui sert de modèle à un moment donné.
L’estime et l’intérêt que l’artiste rencontre parmi les prestigieux Sausmarez Manor and ArtParks, Guernesey en témoigne sans retenue. On peut en effet lire sur la page qu’ils lui consacrent dans leur site (3) «Tous les animaux sont vulnérables; elle les représente maigres, mais pleins de vie, souvent en mouvement ou sur le point de bouger. Elle recherche (et exprime) surtout ce qui fait d’un animal ce qu’il est...» (4). C’est on ne peut plus vrai de naturel : ici à l’aise, casanier, ailleurs sauvage, décharné... Mais rassurez-vous. On est tout aussi loin des filiformités torturées d’un Cocteau ou d’un Giacometti, dont l’expressionnisme va – est-il vrai – nettement plus loin et exprime davantage l’idée que l’artiste se fait de l’animal, que la vie-même, frémissante, de celui-ci. En dépit de toute mon admiration pour eux, Cocteau ou Giacometti ne me font pas ressentir l’émotion que m’apportent les créations d’Ans Zondag.

Sur l’artiste elle-même, la Galerie nous apprend que «Depuis 1991, elle vit et travaille sur sa ferme dans le sud de l’Espagne, dans la région d’Orgival (prov. de Grenade), où elle se consacre entièrement à son art et aux multiples animaux qui l’entourent. La relation avec ces animaux, qui sont une partie intégrale de son existence, ne se limite pas à la simple observation; elle traduit avec virtuosité son amour pour eux dans chacune de ses œuvres. Les créations d’Ans Zondag sont exposées notamment en Espagne, en Belgique, en Angleterre au Luxembourg et aux Pays Bas». Lorsque je la rencontrai en 2015, Ans Zondag me confia exposer et distribuer ses œuvres surtout aux Pays-Bas, où la demande serait tellement forte qu’il ne lui resterait pas assez d’exemplaires pour s’étendre davantage à l’international. Elle ne produit en effet ses sculptures – donc toutes en bronze – qu’en séries limitées. Et là-dessus, je conclurai ma présentation sur cette artiste plus que talentueuse, car le mot talent ne suffit pas à la définir. Nous sommes en présence d’une vraie génie de la sculpture animalière, qui n’a rien à envier aux Pierre-Jules Mêne, Emmanuel Frémiet, Antonio Susini, Thomas-François Cartier, ou autres Auguste Trémont.

Giulio-Enrico Pisani

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(1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg Centre. Exposition : de mardi à samedi, de 10h30 à 12h30, et de 13h30 à 18h, mais provisoirement fermée jusqu’à une date à préciser ultérieurement.

(2) Difficile de savoir si par «gefälligst» Novalis, le philosophe, entendait «obligeant», «complaisant» ou «plaisant». Un peu des trois ? Ce n’est pas impossible.

(3) http://www.artparks.co.uk/ artpark_sculpture.php? sculpture=12131&sculptor=ans_zondag

(4) Traduit du texte original «All the animals are vulnerable, she makes them skinny but full of life, often moving or just on the point to move. She is looking for that which makes an animal what it is...».

Marina Sailer: The town hall

Freitag 27. März 2020