Deux artistes d’exception…

… avec un petit retard. Eh oui ! Fallait-il tout arrêter à cause de cette espèce de black-out ? Pour d’aucuns c’était hélas inévitable. Surtout, là où les gens se côtoient, se pressent, s’agglutinent. Mais les galeries d’art? Absurde! Les vernissages exceptés (1), on n’y voit rarement plus d’un, ou deux et parfois trois visiteurs à la fois, qui, en général, ne se parlent, ni se regardent. Il est vrai que, peu à peu, ci et là, en attendant des jours meilleurs, des solutions de rechange sont apparues et, suivant l’exemple des musées, quelques galeries se sont exhibées tant bien que mal en ligne. Non pas qu’elles en aient attendu de grands résultats, mais à une époque où tout bouge, change, évolue tellement vite, où une nouveauté chasse l’autre, c’est plutôt des actions que l’on pourrait qualifier de «Vergissmeinnicht», c’est à dire «Même clos, je suis là pour toi, à aimer être aimé; ne m’oublie pas». Mais, coup de chance, ou retour d’un certain bon sens, les galeries ont pu enfin rouvrir leurs portes et, dans ce cas précis, vous permettre de retrouver les dernières créations des deux artistes à découvrir ou à redécouvrir, à commencer par

Marlis Albrecht.

Connue au Luxembourg, grâce à la galerie Schortgen (2) au moins depuis 2004 avec son exposition «Etwas über uns», elle est revenue encore et encore apporter ses nouveautés, toujours chez Schortgen, notamment avec «Haltungsfragen», à une époque où je n’écumais pas encore les galeries. Le moins qu’on puisse ire, c’est que Marlis Albrecht est bien connue et appréciée au pays; et j’ai déjà souvent eu le plaisir de vous «parler» d’elle. Cependant, quoique la technique et le style de sa peinture soient aussi uniques au monde qu’une empreinte digitale et reconnaissables entre tous, j’en suis toujours à me redemander devant ses tableaux, comment elle parvient à rendre chaque fois leur contenu autre, plus dense, épais, expressif, voire significatif. Bien sûr faut-il savoir aller au-delà de la première impression, purement esthétique et émotionnelle, que nous laisse l’oeuvre, si l’on désire comprendre la pensée, la poésie, l’intention de l’artiste, en un mot: le souffle qui anime son art. Ce sont des œuvres faites pour être accompagnées, côtoyées, vécues, bien plus que simplement effleurées du regard en passant.

Mais en dépit de cette profondeur qu’il faut savoir découvrir, son œuvre est caractérisée par une merveilleuse légèreté, dont elle nous transmet ici l’esprit critique teinté d’une légère ironie et là le souffle poétique de son inspiration. Et il n’y a aucun doute que, en dépit de la puissante carnalité et de l’épaisseur picturale de son art, l’artiste parvient à donner à ses tableaux tout à la fois une profondeur, une vaporosité et une légèreté, qui les élèvent au-dessus de leur matérialité première. J’aimerais qualifier le charme de sa peinture de néo-post-impressionniste, dont l’âme des Van Gogh et autres Signac n’est pas entièrement absente. Il s’agit là d’un aspect de sa peinture qui n’a pas fondamentalement changé, surtout comparé à son expo de 2014, où, en dépit d’un zeste de causticité, ses personnages féminins étaient déjà dépeints avec plus de douceur et d’indulgence que précédemment.

Dans l’exposition actuelle – évolution spontanée ou appel du pied d’ailleurs? – la part «représentation féminine» cède largement la place à ses créations forestières, qui tenaient lors de ses précédentes expositions un peu la part du pauvre avec un tableau par ci par là. Aujourd’hui c’est, au contraire, la nature – paysages d’arbres, taillis, buissons, sous-bois – qui triomphent. Je qualifiais à ce jour l’art albrechtien de peinture de caractères et d’instrument d’une critique sociale ici acidulée, ailleurs plus tolérante, voire câline. Mais voilà que Marlis plonge de plein pied dans la nature en un puissant élan qu’elle traduit en forêt et fourrés! Est-ce à la recherche d’une vraie fusion, qui engendrerait à son tour, comme dans les tableaux de sa riche série «Walden», qu’elle a poursuivi et développé depuis sa précédente expo, en un véritable mariage entre créatrice et création?

Pour revenir à son regard sur la femme, il n’est pas vraiment indulgent. Cela m’apparut dès 2010 et plus encore en 2012. Mais l’artiste a affiné depuis son analyse psychologique, arrondi les angles, adouci les contrastes et limé les aspérités avec un rien de Klimt et un zeste d’hédonisme. Aussi écrivais-je déjà à l’époque que, en s’adaptant à cette nouvelle ligne, sa technique picturale a sans doute joué un certain rôle en inscrivant l’affinement psychologique dans un grand affinement technique, tout en symbiose avec la nature, notamment grâce à sa façon de travailler sur du contreplaqué en bois avec la cire d’abeille. Outre d’autres procédés originaux, c’est ce matériau vivant qui contribue notamment à donner à ses tableaux cet aspect merveilleusement plastique, sensuel et translucide qui les caractérise. Mais voilà qui mérite un mot, que je répète chaque fois et qui mérite d’être répété, traduit de l’allemand du mieux que je puis.

«J’applique de la cire coloriée par des pigments sur des plaques de bois. Durant l’élaboration du tableau se constituent ainsi plusieurs couches que je retravaille et libère (en partie) par raclage, grattage et rayage, en dégageant ainsi (à volonté) le(s) substrat(s). En outre, j’ai développé un système de tempera à la cire froide par lequel je donne de nouvelles possibilités à la manipulation et à l’expression du vecteur cire. Le fond de ma peinture en acquiert une stratification historique proche de l’évolution de l’âme». Le résultat est époustouflant. Vous regardez de près, reculez, admirés de loin, vous approchez de nouveau, aimeriez toucher, sentir, tâter – hélas, sans en avoir le droit – du bout des doigts la matérialité sensuelle de ces plastiques... Mais j’abrège, car j’aimerais vous présenter à présent une deuxième artiste: la sculptrice

Patricia Broothaers,

dont les artéfacts occupent ci et là 3ème dimension de la galerie. La 4ème sera pour une autre fois. En attendant, les galeristes nous présentent ses personnages en citant la revue Artension: «Âmes sensibles, s’y tenir. Leur regard vous fuit, se fige, s’égare dans de lointains souvenirs. Leur vie est un songe, une onde brumeuse et silencieuse. Nostalgie secrète, douleur discrète. Peurs enfouies ou paix retrouvée. A quoi rêvent-elles, ces figures hiératiques et mélancoliques, ces statues de terre et de mystère? Ce sont des âmes esseulées, intranquilles; des êtres dont la noirceur romantique, les fêlures délicates, l’insondable profondeur, évoquent les héros de Tim Burton».

Héros, c’est façon de parler. À contrario? Habitées par l’angoisse et l’incertitude, ces silhouettes graciles et résignées traduisent, en effet selon l’artiste, son incapacité à résoudre certaines situations. Antihéros, dirais-je plutôt. Quant à une leur supposée impuissance, je pense que l’artiste la leur attribue seulement au cas où ils devraient se mettre en avant. Leur modestie, leur conscience extrême de leurs faiblesses supposées ou réelles, leur insignifiance affichée, feront cependant deviner à l’observateur perspicace la formidable force contenue dans les frêles enveloppes de ces personnages qui semblent dire «Passez sans nous voir!». C’est effectivement toute une affaire que de les imaginer se valorisant; ce à quoi, lorsque contraints, ils y parviennent tout de même, c’est au prix d’un effort douloureux, surhumain. J’avais l’impression de les entendre, lorsque, en déambulant parmi eux dans la salle d’expo, je me souvins avoir lu que l’artiste, effacée, modeste, avait écrit quelque part, avoir toujours eu du mal à s’exprimer en mots.

«Le dessin, je l’ai depuis tout jeune ans le sang», dit-elle. «Travailler avec argile et terre – malaxer, colorier, rayer, égratigner – me donne une énorme satisfaction (...) Issues de mon univers imaginaire, elles (ces statuettes) observent les gens autour de moi, cherchent à comprendre leurs attitudes, leur rapports entre eux et leur rendent leur attitude vis-à-vis de moi...» (3). Normal, puisqu’ils sont moi, ai-je envie de lui faire ajouter, car, évidemment, elle s’y identifie. En fait nous abordons ici à ce niveau encore supérieur du courant d’interaction et de réciprocité entre artiste, oeuvre et spectateur, que j’ai déjà fréquemment signalé dans mes présentations d’expos. Et je le crois d’autant plus, que l’artiste sait parfaitement ce qu’elle sculpte et l’expose sans indulgence ni concession. À voir, sans faute, mais non pas «en passant», car vous serez accrochés, surement!

Giulio-Enrico Pisani

***
1) On eût pu à la rigueur interdire les vernissages durant le confinement, mais laisser les galeries ouverture le reste du temps.

2) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 11 juillet.

3) Qu’on me pardonne ma traduction assez libre (j’espère pas trop boiteuse) de ces trois phrases du néerlandais.

Patricia Broothaers

Freitag 15. Mai 2020