Poésie et peinture d’Ahmed Ben Dhiab...

Dans le « Le derviche des mots »

Oh-là-là, « des mots et encore des mots », pourrais-tu t’exclamer, excédé, ami lecteur, quelque part en lisant cet article. Ah ces mots ! Et pourquoi ? Qu’il y a-t-il de plus important dans la pensée, la parole, l’expression orale ou écrite, la communication et sa mise en musique, que les mots ? J’ajouterais : quoi de plus essentiel que leur signification, formulation, sonorité, beauté, poésie, musique même, jusqu’à leur danse, ainsi qu’à la danse du derviche et à sa mise en poésie par Ahmed Ben Dhiab ? Tu me demandes si Ahmed est lui-même ce derviche ? Difficile à dire sans le connaître personnellement. Mais, entre nous, proche du soufisme, il n’aurait aucun mal à se retrouver et à s’identifier dans le tourbillon de poésie et de mots qu’il publie aujourd’hui dans la collection Levée d’ancre des Éditions L’Harmattan. En effet, « Le derviche des mots », nouveau recueil de poèmes et peintures qui, faut bien le dire, n’a pas volé son titre, veut qu’on le prenne au mot. Maître de la danse soufie, réalisateur, acteur, musicien, peintre, professeur d’art, écrivain, poète et j’en passe, Ahmed est un virtuose du langage et des mots qui le rendent beau. Aussi ne puis-je qu’approuver l’éditeur, qui annonce en 4e de couverture :

« La danse est le miroir du nom véritable au-delà de ses syllabes. Le nom se joue dans le naufrage des mains et des jambes, dans le radeau qui déploie l’existence. Il s’agit aussi de la nuit projetant l’expression du sommeil, qui aspire et expulse le jet de couleur. Il en résulte un alphabet étrange qui reflèterait bien le divin, mais ne s’y attarde pas tant est prégnant le mouvement. Ahmed Ben Dhiab se vit aussi comme un errant dans ses propres souliers d’enfant précoce ou d’adulte-enfant. Il reconnaît sa propre liberté pas à pas en tournant sur lui-même tel un derviche, mais n’en conserve pas moins la silhouette sobre du passeur ». Oui, il erre, et tu te verras entraîné avec lui dans son errance au cours d’un voyage extraordinaire à travers le vécu et surtout le ressenti du Derviche, de son ressenti.

Cet extraordinaire créateur n’est sans doute pas un inconnu pour toi, habitué de notre bonne vieille Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, puisque je t’y ai déjà présenté les publications d’Ahmed Ben Dhiab à cinq reprises depuis 2011. Peut-être te souviens-tu de mes articles sur « Fulgurances », « Lune andalouse », « Jamila dit », « Poèmes pour Raoudha », ou encore « Chroniques des matins hantés », ce beau recueil d’Amina Saïd, qu’il a illustré de ses peintures avec son talent habituel ? Quoiqu’il en soit, ces ouvrages ne constituent qu’un fragment d’une œuvre dont la poésie et la peinture ne sont pour nous, au Luxembourg, que la pointe émergée. Et je suis sûr que ce dernier ouvrage ne manquera pas de te surprendre, même si tu croyais avoir « tout » lu de lui et sur lui. Déjà rien que son entrée en matière t’apparaîtra plus qu’originale. Ahmed me pardonnera de ne pas dire « unique », ainsi que je le pense à part moi, car « je n’ai pas lu tous les livres ».

Mais à toi de juger, toi que l’amour des cultures d’ailleurs pousse à lire ces lignes, car voici que j’ouvre pour toi « Le derviche des mots » sur son premier poème, que l’on pourrait sans doute titrer « J’ouvre ». Mais je me l’interdis, bien sûr, car Ahmed fait autant fi des titres que de la ponctuation. Aussi t‘entre-ouvrirai-je sans plus attendre l’huis vers ce poème sur le martèlement lancinant de cinq strophes s’ouvrant elles aussi, tour à tour sur les mots « J’ouvre ... ». Et comment mieux entreprendre que d’ouvrir les yeux sur l’immense trésor de connaissances, vécu, fantômes et horizons constituant sa poésie, sinon en disant, comme lui : « J’ouvre / sur celui qui est né / de lui-même / dans l’eau du papillon / double cri des abricots… ». Ensuite, peu à peu, avant de t’emmener à suivre Ahmed dans ce maelström magique qu’annoncent ses cinq « ouvertures », je te mets dans le bain, t’aide à ouvrir tes ailes et te prépare au survol des siècles entourés du « Noun », l’océan primordial, où tout naît, disparaît et renaît sans fin. Il m’est bien sûr impossible de te détailler ici la pléthore des mots, symboles, allégories et allusions, mais aussi des anges, démons et autres créatures qu’évoquent en une danse tout à la fois poétiquement rythmée et tourbillonnante, les vers et les mots d’Ahmed ; aussi me contenterai-je d’en citer des bribes.

Et voici un autre poème extrait de ce continuum fascinant, poème qui t’amènera peut-être à t’arrêter un instant durant ton vol en compagnie d’Ahmed. Il y écrit : « Je navigue je nomadise / vers un horizon démesuré / pour m’abreuver de l’écho / aux racines du ciel ». Et plus loin encore, comme pour s’adresser au poète, donc à lui-même ― avant de t’entraîner trop près du soleil ? ― il conseille : « Ô semeur d’azur brise ton ego / glorifie la terre nourricière // révèle la lumière inengendrée... ». Notons ici combien sa poésie, tout en étant une authentique invitation au voyage, se situe à l’opposé des « évasions » pessimistes de Baudelaire ou Mallarmé. Celui-ci, par exemple, oppose, dans « Brise marine », toute son aversion du présent et de l’ici au rêve du lointain, au voyage, à l’ailleurs. Ahmed, lui, n’en rêve pas, ou du moins pas essentiellement. Il vit le lointain et l’ailleurs, l’a intériorisé, y est plongé jusqu’au cou et nous y plonge avec lui.

Mais pour y parvenir il aura fallu que, parcourant à la suite du derviche des mots les méandres de la caverne, tu trouves chemin faisant la clef qui te permettra d’ouvrir la porte de sortie, afin d’accéder avec lui au monde d’en haut, de l’espace et de la lumière : « Au seuil des signes / mystiques du centre / le nomade chemine vers l’illimité // ailleurs / le derviche des mots / tète la foudre / l’argile / la symétrie // il est le Firdaous / le soufi au coeur blanc ». N’ai-je pas parlé de « la clef » ? Certes, dans le cadre de ce poème, mais entendu au sens large du mot, c’est un euphémisme, car tous les poèmes du tapis volant qu’est ce recueil sont autant de nœuds que des clés et des serrures. Les mots (encore eux !) qui le composent dédeviennent en effet sous ta lecture autant de clefs dont tu peux, tel Virgile accompagnant Dante dans la Divine Comédie, user avec le poète et dialoguer, voire interagir avec lui.

Il ne faudrait cependant par croire que le chemin d’amour qu’entrouvre et poétise Ahmed pour toi tout au long du recueil en puisant de Cordoue et Bagdad dans treize siècles de culture, n’est que « La caresse de lumière / la main de lumière / ivres de l’aurore // le Nahawand et l’Isfahan / tissent un linceul / pour l’amant et l’aimé ». Cependant, le chemin que tu es amené à suivre est loin de n’être que bordé de fleurs et, tout comme le suggère Mahmoud Darwich, le chantre de la Palestine, dans son « Joueur de dés », le poète entraîne « son cœur à aimer afin qu’il puisse contenir la rose et l’épine... ». Au derviche des mots ne manquent ni les épines, ni les larmes. Est-ce pour les dissimuler, qu’il danse avec ses mots sur les tombes de « Ce qu’il reste de nous (...) dans cet univers / dément éclaté / et respires / l’odeur du charnier / la puanteur de la mort / des cadavres enchevêtrés / où s’écrit le cri des enfants de Sabra et Chatila ».

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Né à Tunis en 1948, Ahmed Ben Dhiab est notamment peintre, dessinateur, calligraphe, poète, metteur en scène, auteur, compositeur et chanteur. Il a été directeur artistique de « Celebrazione » Festival International, en Italie, de 1998-2012, ainsi que conseiller artistique et collaborateur auprès de plusieurs institutions culturelles en Europe. Peintre restaurateur de la Grande Mosquée de Kairouan, en Tunisie, il est également professeur d’art et vit alternativement en Italie et en France. Outre une importante discographie consacrée à la poésie mystique arabe, il expose depuis 1974 en Europe, France, Italie, Pays-Bas, Mexique, Brésil, Etats-Unis, etc. et l’on trouve ses œuvres dans bien de collections publiques et privées. Il a également publié des catalogues de peintures, livres d’art et livres d’artiste... Pour ce qui est du détail et du reste de son pléthorique c/v, je te renvoie à son site http://bendhiab-peinture.wifeo.com/

Giulio-Enrico Pisani

vendredi 12 juin 2020