Brushed by light : sensualité et tendresse au MNHA

Chapeau à notre Musée National d’Histoire et d’Art pour sa nouvelle exposition (1) Brushed by light de Carla van de Puttelaar! Contrairement à la tendance venue du sud méditerranéen et d’outre-Atlantique à cacher la beauté féminine, ce dont déjà Molière se moquait dans son «Couvrez ce sein que je ne saurais voir.- Par de pareils objets les âmes sont blessées - Et cela fait venir de coupables pensées», le MNHA, s’en donne aujourd’hui à cœur joie... Oui, chapeau, car même en Europe on hésite à honorer la beauté féminine sans fausse pudeur, depuis sa brève libération entre les années 70 et la fin du XXe siècle. En effet, si l’un des longs sous-titres de cette exceptionnelle exposition est «Entre Cranach et Rembrandt - Le regard subtil de Carla van de Puttelaar», l’artiste, elle, bien plus concise, l’a baptisée en toute simplicité «Brushed by light», que je lis «brossé, ou sensuellement caressé(es) de lumière). Le regard de l’artiste est certainement d’une subtilité rare, mais il est en outre et surtout lumineux: regard d’une photographe de génie, que le Musée nous présente dans son site manière fort détaillée. En voici un bref extrait:

«... internationalement reconnue, la photographe Carla van de Puttelaar est à l’origine d’un impressionnant oeuvre photographique qui depuis plus de vingt ans célèbre les nus féminins, les expressions du visage ainsi que l’univers floral. Ses images, empreintes d’un style très personnel, sont toujours réalisées à la lumière du jour. L’artiste se concentre tout particulièrement sur la peau, s’attachant à tous les détails comme les grains de beauté, la chair de poule ou encore les imprimés de vêtements. Les Maîtres anciens tels que Cranach et Rembrandt constituent une source d’inspiration pour plusieurs de ses séries photographiques (...) À travers plus de 70 photographies et 5 vidéos, l’accrochage au MNHA présente les différentes séries de l’artiste (Maîtres anciens, Rembrandt, Cranach, Sassoferrato, Lucid, Galatea, Ophelia, Hortus Nocturnum, Artfully Dressed: Women in the Art World), donnant ainsi un aperçu plus ou moins chronologique du travail de Carla van de Puttelaar et de son développement artistique tout au long de sa carrière».

Cependant, dans le sous-titre affiché ci et là par le MNHA, «Entre Cranach et Rembrandt - Le regard subtil de Carla van de Puttelaar», les termes «entre Cranach et Rembrandt» me gênent quelque peu. À part le fait qu’aucun de ces deux maîtres ne peint avec la clarté des prises de vue de notre photographe, cela donne l’impression de vouloir situer l’expo tout-entière dans une inspiration de Renaissance et Baroque germano-hollandais. Or à cette époque, contrairement aux catholiques flamands, français et italiens, les protestants rigides de l’Allemagne luthérienne et des Provinces-Unies (2) réprouvaient le nu sensuel qui, semblant craindre le réalisme des couleurs, se limitait le plus souvent au dessin ou à la gravure. Même des aujourd’hui fameuses Trois Grâces de Lucas Cranach, une version ne sera accessible au public que fin XXe au Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City et une autre au Louvre en 2011, la troisième restant en possession privée.

Tout comme dans une Allemagne de plus en plus luthérienne, on y était par à l’époque fort éloignés de ce que nous offre à voir cette magnifique galerie de nus entrecoupée ci et là de mode XVe-XVIe, de quelques compositions florales ou, en contrepoint (masculin?), d’un détail de tronc d’arbre torturé, quasi-tragique. Cette exposition ne me semble donc pas devoir beaucoup (ce n’est que mon avis) aux nus le plus souvent statiques de Lucas Cranach ou à l’oeuvre généralement sévère de Rembrandt. Durant ma visite enchantée, mais non moins attentive, de l’expo, mon sentiment constant fut que l’inspiration de Carla van de Puttelaar avait peut-être trouvé ses racines entre Cranach et Rembrandt, mais que son inspiration tenait plutôt de la liberté du Maniérisme, de la carnalité du Baroque italien, et de la truculence sensuelle du Rococo.

Mais attention, amis lecteurs, inspiration ne signifie pas ressemblance, ni même parenté, proche ou éloignée. Certes, les riches et généreuses mises en scène par notre photographe néerlandaise de ses modèles féminins nus, peuvent parfois rappeler un tableau de Rubens, ou bien de Vélasquez avec sa «Vénus au miroir», elle-même inspirée de l’eau-forte «La Négresse couchée» (3) de Rembrandt. Ailleurs on pourrait elle me fait penser à Watteau. En Effet, même dans le Baroque, il faut distinguer. Rien dans les nus de Carla van de Puttelaar n’évoque les capiteuses rondeurs carnées des femmes représentées dans les peintures de Rubens. Chez elle on se rapprocherait plutôt de la profondeur et des clairs-obscurs (mais en bien plus clair qu’en obscur) que l’on trouve dans le Seicento italien et, plus particulièrement, pour en rester au tout-féminin qui caractérise son oeuvre, chez cette grande caravagesque que fut Artemisia Gentileschi. Voilà qui justifie pleinement et éclaire plus qu’à son tour le titre «Brushed by Light», que l’artiste a donné à son exposition!
J’aimerais toutefois encore accentuer le fait qu’à mon avis aucun des grands peintres que j’ai cités n’atteint la fraîcheur, la densité, ni la présence quasi-invasive des splendides agrandissements photographiques sur Dibond qui nous attendent aujourd’hui au 1er étage du MNHA. Les tableaux des premiers nous émerveillent, mais nous restons spectateurs. Chez Carla van de Puttelaar nous sommes partie-prenante. Il est vrai qu’elle doit part de ce résultat à l’outillage photographique moderne; encore faut-il que celui-ci soit employé avec sa maîtrise parfaite des ombres et lumières, qui n’a rien à envier aux caravagesques. Elle ne leur cède rien non plus dans la profondeur de ses photos, dans les perspectives et combinaisons chromatiques des sujets représentés, dans leur conception et leur mise en scène.

Les modèles représentées dans les oeuvres de Carla van de Puttelaar paraissent toujours nous inviter à les rejoindre, à être parmi elles, à vivre avec elles leurs poses et leurs tendresses et à humer avec elles la fragrance de leurs parfums tout comme celui des fleurs éparses par ci et par là.

Née en 1967, Zaandam, Pays-Bas, Carla van de Puttelaar est diplômée de la Gerrit Rietveld Academy d’Amsterdam en 1996 et titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de l’Université d’Utrecht (2017) sur Le portrait en Ecosse de 1644-1714, en particulier chez David et John Scougall. Lauréate du Prix Esther Kroon (1996) et du Prix de Rome Basic Prize (2002), elle est nominée pour le Prix Découverte des Rencontres d’Arles en 2006. Son travail jouit d’une reconnaissance mondiale et est exposé dans de nombreux musées et galeries à travers le monde. Ses photographies sont publiées dans de nombreuses publications et dans sept monographies. Elle travaille également pour des magazines et des éditeurs, dont The New York Times Magazine, The New Yorker et Random House. En 2016, elle a créé The Rembrandt Series en collaboration avec le Rembrandt House Museum à Amsterdam. En 2017, elle a commencé la série acclamée de portraits Artfully Dressed: Women in the Art World (travail en cours).

Giulio-Enrico Pisani

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1) M.N.H.A., Luxembourg, vieille ville, Marché aux poisons, exposition jusqu’au 18 octobre 2020.

2) Part des Pays-Bas (7 provinces) indépendants depuis 1581 des Pays-Bas espagnols.

3) … qui inspirera également, bien de siècles plus tard le fameux «Nu couché, vu de dos» d’Auguste Renoir.

Rembrandt Series (2015) © Carla van de Puttelaar

Freitag 19. Juni 2020