Charles Kohl pérennisé Villa Vauban

Rescapé des passerelles en matériaux divers, goulots d’étranglement, inégalités du sol et autres obstacles organisés par la municipalité tramophile avenue Émile Reuter et mettant à rude épreuve mes vieilles jambes après la traversée d’une première partie du parc de Luxembourg, j’accédai un peu groggy mais soulagé aux jardins de la Villa Vauban. Dix heures, juste à temps pour l’ouverture du musée (1), moment que je préfère à cause de sa tranquillité, à l’intérieur, bien sûr. C’est donc au mépris du vacarme, des épreuves et des périls affrontés sur la piste zigzaguant entre fosses et travaux que je pus accéder quasi-indemne à l’exceptionnelle exposition

Charles Kohl

(1929 – 2016)

Dessins et

sculptures » !

Dans la salle d’entrée du musée m’accueille un panneau fort divertissant. Avec son cercle rouge entourant un disque blanc où s’affiche, impératif, un 30 noir, il semble à première vue limiter la vitesse des visiteurs. Mais ma boutade dans ce sens ne rencontra chez les employés de réception, par ailleurs fort aimables, qu’une incompréhension totale. Décidément, amis lecteurs, le déconfinement ne semble guère encourager l’humour et il est temps de nous tourner vers cette intéressante rétrospective.

Selon le communiqué du musée, « l’exposition retrace les grandes périodes qui ont marqué la carrière de Charles Kohl, l’un des sculpteurs les plus éminents du Luxembourg et double lauréat du Prix Grand-duc Adolphe. Avec ses corps souvent fragmentaires et ses têtes sans visage, l’artiste propose une stylisation de l’anatomie humaine en explorant tant la vulnérabilité que la force des corps et des âmes. Formes voilées, guerriers, gens du cirque, cavaliers sont autant de thèmes et moyens d’expression récurrents dans ses œuvres sculpturales et ses dessins. Un catalogue richement illustré accompagne l’exposition. Cette publication de 200 pages est la première monographie sur l’artiste qui classe son travail dans le contexte de l’histoire de l’art et présente une sélection d’œuvres... ».

Notre Zeitung ne saurait bien sûr détailler toutes ces oeuvres, mais les quelques clichés le photographe Ming Cao a pris pour notre Zeitung sauront – j’espère – vous pousser à découvrir de plus près l’expo et le catalogue. Un mot, cependant, sur l’ouvrage lui-même. Outre son choix fort pertinent de photos sur l’oeuvre Charles Kohl, il est en effet rendu particulièrement intéressant par les contributions écrites, aussi instructives que pointues de quatre grands connaisseurs du monde de l’art luxembourgeois et de l’artiste en particulier, que sont Paul Bertemes, Lucien Kayser, Nathalie Becker et Maité Schenten. Je vous en recommande chaleureusement la lecture.

Le musée nous informe aussi, qu’en plus de ce catalogue édité par l’équipe de la Villa Vauban, la famille de Charles Kohl a développé un site Internet destiné à faire connaître son oeuvre et regroupant des photos de ses peintures, sculptures, dessins, esquisses et autoportraits sous www.charleskohl.com.

Á l’heure où j’écris ces lignes, il présente déjà (j’ignore s’il est achevé) une pléiade de photos documentant au moins 529 terres-cuites, 266 sculptures sur pierre, 89 en plâtre, 22 en bronze, 14 en bois, ainsi que plusieurs milliers d’esquisses, peintures et dessins affichés sur 87 autres pages du site. Ouf, permettez que je reprenne mon souffle, avant d’accéder aux salles d’exposition, non pour vous signaler l’une ou l’autre création, mais pour tenter d’en saisir l’esprit, celui de l’artiste, dont elles sont le fruit ! Notez que je n’ai pas dit sculpteur, bien qu’il soit surtout connu par son travail sculptural, car il était bien davantage, ainsi que vous ne arderez pas à le comprendre.

Personnellement je qualifierais en fait Charles Kohl de philosophe des arts visuels ou plastiques et essentiellement de la sculpture (quand même !) dont le développement créatif sur trois dimensions lui permettait d’exprimer et de concrétiser sa pensée fertile dans le plâtre, l’argile, le bois, la pierre, le bronze, ou que sais-je encore. Mais sa production foisonnante ne signifiait pas exubérance dans tous les sens du terme. Même positive, sa pensée ne me semble pas avoir été gaie, ou riante, ou essentiellement optimiste. Les innombrables personnages jaillis de son esprit et de ses mains, représentés dans leurs innombrables formes et attitudes, ici à peine esquissés, là quasi-abstraits, ou tronqués, dissimulés, bandés, ailleurs en mode plus figuratif mais toujours sobres, stylisés, appartiennent plus au monde de l’être que du devenir.

Solides, patients, résignés ses personnages semblent affronter quasi-passivement leur destin ; ils peuvent se défendre, certes, lutter, mais n’attaquent pas et se révoltent rarement. Ses diverses sculptures « au bouclier » en sont d’excellents témoins. Tenant de l’ingénieur Dédale plutôt que de son fils Icare, Charles Kohl privilégie l’acquis, l’ancré, l’ici, qu’il préfère à l’ailleurs, aux envols aventureux, un peu comme dans la devise « Warum in die Ferne schweifen, sieh ! Das Gute liegt so nah » adaptée d’un fameux quatrain de Goethe. (2) Charles Kohl était-il vraiment pessimiste pour autant ? À vous de juger ! Quant à moi, qui ne l’ai rencontré qu’une seule fois il y a bien longtemps, j’ai été frappé, notamment en retrouvant aujourd’hui son visage en photo, par un fond de tristesse dans le regard de cet enfant du Minett auquel la vie à Luxembourg ville n’a rien apporté de la désinvolture un peu posée des Staater. Son travail reflète le côté sinon tragique du moins âpre d’un oeuvre que la critique et historienne de l’art Nathalie Becker qualifia avec une saisissante justesse d’« imagier de la condition humaine ».

Né le 16 avril 1929 à Rodange, dans une famille comptant sept enfants dont déjà le père, maître tailleur, pratiquait volontiers le dessin, Charles Kohl révéla tôt ses dons et intégra après la guerre l’École d’artisans de l’État à Luxembourg. Ensuite il poursuivit de 1948 à 1952 ses études supérieures à l’École des arts décoratifs et de1953 à 1955 à l’École nationale des Beaux-arts à Paris. En 1956 et 1962, il se voit décerner le Prix Grand-duc Adolphe. Il a participé en outre à de nombreuses expositions collectives au Luxembourg ainsi qu’à l’étranger et a notamment exposé à la Villa Vauban, au Salon international de sculpture au Grand Palais à Paris, à la Biennale de Budapest et à la Biennale d’Anvers. L’on compte également à son actif de grandes œuvres exposées dans l’espace public, telles que les bas-reliefs du monument aux morts du Musée de la résistance à Esch-sur-Alzette réalisés en 1956 avec Claus Cito et Emile Hulten, le monument à l’honneur de Paul Eyschen à Diekirch en 1961, le monument aux morts de Contern en 1967, ou la statue de Jean Bertels à Echternach vers 1970.

En guise de conclusion je me permets d’encore citer ici la dernière phrase du magnifique article de Nathalie Becker, qu’elle écrivit environ 4 ans avant le décès de Charles Kohl pour la collection luxembourgeoise du Musée National d’Histoire et d’Art. « Assurément, rares sont les artistes luxembourgeois qui ont su, avec tant d’intelligence, de subtilité et de tension spirituelle, mettre en scène la grandeur et la misère humaine en laissant perler dans notre regard et nos coeurs, une once d’espérance ». J’en profite d’ailleurs pour vous recommander instamment de lire ce fort beau texte en entier sur le site du magazine de la ville de Luxembourg « Ons Stad » : https://onsstad.vdl.lu/ fileadmin/uploads/media/ons_stad_99-2012_66-67.pdf .

Giulio-Enrico Pisani

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1) Expo Charles Kohl, jusqu’au 17 janvier 2021au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10 à 21h et tous les autres jours de 10 à 18h.

2) „Willst du immer weiter schweifen ? / Sieh, das Gute liegt so nah. / Lerne nur das Glück ergreifen, /Denn das Glück ist immer da.“

vendredi 3 juillet 2020