Action & Abstraction : Une découverte et deux revenants !

Cette fois, j’ai bien failli la rater, cette belle exposition de la Cultureinside Gallery (1), à cause de mes autres engagements; mais elle a été heureusement prolongée jusqu’au 14 août. Et s’eût été vraiment dommage, car elle vaut le coup d’oeil. Et même mieux que ça, aussi fascinante qu’instructive. Pour la beauté pure, en fait, rien de nouveau sous le soleil, puisque Madame Gila Paris, directrice de la galerie nous permet de retrouver deux vieilles connaissances dont les tableaux m’ont enchanté par le passé et que mes présentations vous ont peut-être poussés à aller admirer: Dietmar Brixy et Pierre-Luc Poujol. Mais étrangement, c’est du troisième des peintres exposés, pourtant le plus connu des trois, dont nous aurons tout à découvrir:
Jacques Nestlé.

La galerie nous apprend que Jacques Nestlé, né en 1907 à Sarrebruck, il s’installe en 1925 à Berlin, où il connaîtra Kandinsky Paul Klee et les artistes du «Bauhaus» (2). En 1933, il rejoint Paris, où la révolution de l’Art moderne est en marche depuis le milieu du XIXe siècle et y rencontre Matisse, qui l’encourage et l’inspire durablement. Jacques Nestlé s’inscrit dans la ligne artistique des Kandinsky, Mondrian ou Miró. Mais à l’inverse de ces derniers, il utilise le noir de manière singulière: c’est un noir vibrant, changeant et lumineux qui structure et unifie son oeuvre. Stylisées à l’extrême, ses formes se font traits et contours colorés pouvant rappeler les courbes et compositions de Matisse ou les nus cubistes de Picasso.

Début des années 50, Jacques Nestlé tend vers une création plus spontanée, où il donne libre cours à une expression directe, reflet de son émotion intérieure. D’après lui, «Le génie est le moment où l’oeuvre se manifeste dans un instant de création. Et là, elle est de tous les temps, présent et à venir et décrit l’être saisi de l’envie irrépressible de peindre, sans savoir pourquoi». Jacques Nestlé s’éteint à Paris en 1991, mais son art se perpétue dans l’essence profonde de ses oeuvres, où les influences mêlées de Matisse, Picasso, Mondrian, Kandinsky ou autres Paul Klee font de lui un de leurs pairs. Le fait qu’il soit moins connu qu’eux est simplement dû à son refus des exigences commerciales du succès. Aussi ne donna-t-il pas suite aux propositions du grand marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler qui souhaitait le promouvoir comme il le fit avec Picasso, Braque, Derain ou Gris. Jacques Nestlé vivait simplement de son art et disait que ses peintures le rendaient heureux.

De la diversité de ses tableaux exposés appert assez bien comment Nestlé refusait de se plier aux lois du marché de l’art, à la mode et à la demande et – bronco indomptable, de se laisser domestiquer. Si dans ses quasi-abstractions cubistes et ses harmonies chromatiques, c’est de Juan Gris que Nestlé se rapproche le plus, ainsi que dans ses nus de Pablo Picasso, il est impossible d’établir une quelconque règle, car chacune de ses ouvres est aussi singulière qu’originale et sans rapport apparent avec les autres. Mais à quoi sert tout ce discours, amis lecteurs? Rien de tel que de venir vous rendre compte de par vous-mêmes de cet étonnant choix de créations! Et profitez-en pour redécouvrir du même coup

Dietmar Brixy,

que je vous présentai il y a déjà 2 ans et chez qui l’abstraction ne manque pas d’évoquer avec ses mystérieux rideaux, féériques cascades, tourbillons fous ou magiques geysers des figurations imaginaires. Cependant, l’univers de Brixy n’a rien de figuratif, du moins jusqu’à ce que son spectateur n’y voie davantage, ce qui est d’ailleurs presque la règle, et chez chacun à sa manière selon sa propre imagination. C’est d’ailleurs cela qui me ramène à ce que je crois profondément et sur quoi j’insiste depuis que je présente des expositions d’art: l’indispensable interaction entre l’oeuvre d’art et le spectateur.

Afin de vraiment apprécier, comprendre l’oeuvre, son spectateur doit, en effet, non seulement la caresser des yeux, mais tel Alice au pays des merveilles, y pénétrer avec tout son esprit, en saisir l’âme et en devenir partie prenante, donc acteur. Tout comme la matière est choisie par l’artiste, véritable médium entre celle-ci et l’amateur d’art, c’est l’oeuvre qui choisit et séduit l’authentique amateur et non le contraire. C’est là, que se situe justement cette magique parenté unissant l’artiste, dont on dit qu’il crée l’oeuvre, à l’amateur, qui voudrait la posséder. Peut-être qu’on ne crée pas, ni possède une statue, un dessin, un tableau... Sans doute en est-on possédé. Paradoxe? Non, surement pas car, à l’instar de la réciprocité amoureuse, le phénomène d’interaction l’explique parfaitement.

Comment n’interagirais-je pas, par exemple, avec ce tableau de Brixy qui m’offre une vue aussi féérique sur ce que je ressens être un palais de glace et de lumière, m’exclamai-je déjà la fois passée face à l’une de ses toiles qui me projetait – devenu Kay – dans l’univers de Christian Andersen avec ssa Reine des neiges. Alors, de grâce, ne vous privez pas de ces merveilles et retrouvez du même coup

Pierre-Luc Poujol

que certains d’entre vous connaissent sûrement déjà, puisqu’il a déjà exposé chez Cultureinside en 2014 et 2017. Alors, rien de nouveau!? Effectivement, à part l’in ou l’autre essai dans le noir et blanc tout comme dans certains flous, notamment dans un grand format horizontal (1 x 2 m), pas grand-chose. Reste sa parfaite maîtrise des harmonies. Aussi me contenterai-je, faute d’espace rédactionnel dans cette exposition à trois, de vous rappeler certaines précisions techniques de son travail spécifiées par la galerie: «... dans la lignée de Pollock, Pierre-Luc Poujol a fait le choix de peindre par projection et dripping sans avoir de contact avec le support. Le dripping, peinture gestuelle et quasi automatique, est une technique qui demande maîtrise, sensibilité et spontanéité.

L’artiste projette la couleur sur la toile, puis la berce, la laisse couler, l’arrête avec ses bras, avec le poids de son corps, il tourne et retourne la toile... les abscisses et les coordonnées tressaillent. La grille picturale se forme d’elle-même. Il crée un mélange abondant de couleurs encore fraîches et fait éclore de surprenantes combinaisons. Sa peinture est vivante et ne cesse d’évoluer jusqu’au parfait séchage... ». Un peu surpris par cette façon de procéder, ainsi que par l’étonnant résultat, j’écrivis déjà à l’époque que Poujol développait et affirmait une expression unique en une étrange géométrie qui, tout en étant totalement libre de quelque règle ou limite mathématique, est loin de l’anarchie chromatographique d’un Jackson Pollock. Certes, on peut ignorer la façon de procéder de Poujol; mais dès qu’on la connaît, on se demande comment ce magicien parvient à réaliser son extraordinaire ordonnancement avec les techniques décrites.

Ainsi que je l’écrivis dans ma précédente présentation, sa magistrale ouvrage est ancrée dans la matière. Elle doit certes tout à son esprit créatif; mais celui-ci n’a rien de spirituel ou de mystique. Il résulte de geysers jaillissant de son subconscient, se croisant et se recombinant pour former des esthétiques quasi-musicales. C’est donc au-delà des grilles ou grillages formant ses tableaux et introduisant au mystère, mais ne le résolvant en rien, que la trame des toiles poujoliennes, une fois pénétrée et déchiffrée par le spectateur, l’entraîne presque malgré lui vers des hauteurs qui font vibrer dans son esprit des harmonies insoupçonnées.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre. Ouverture: du mardi au vendredi, de 12 à 18h et samedi, de 11 à 18h. jusqu’au 14 août.

2) Bauhaus : courant artistique né en Allemagne au lendemain de la Première Guerre mondiale. Principalement reconnu pour ses réalisations architecturales, ce mouvement influence bien de domaines créatifs et donne naissance à plusieurs autres courants du XXe siècle et encore influents de nos jours. (abrégé de www.michellart.fr/)

Jacques Nestlé

Montag 13. Juli 2020