Suprématie de l’imagesur le texte ?

« Ce que je n’aime pas dans la version nouvelle – agrandissement de force –, c’est la suprématie de l’image au détriment du texte. » écrivit il y a peu le romancier, poète et critique littéraire Pierre Perrin sur sa page Face-book. Vaste, profonde et très ancienne question, que soulèvent les derniers huit mots du texte ! Aussi, non seulement interpellé par la proposition qu’ils forment et qui me chiffonne depuis longtemps, mais aussi intrigué par la première partie de ce qu’écrivit Perrin, je plongeai avec courage dans la forêt de commentaires qui suivaient et compris vite que je n’avais rien compris. Enfin, disons « presque rien », car je nageais loin de ce que tous saisissaient, sauf moi, dé­pourvu de cet engin dit GSM, portable ou cellulaire. Mais à quelque chose malheur est bon, et dans ce cas précis, même deux choses. 1°, comprenant ce que ne comprenais pas, je m’évitai d’intervenir pour écrire n’importe quoi et 2°, je me décidai enfin à approfondir la deuxième partie du texte de Perrin.

Est-elle donc si évidente que cela, cette suprématie de l’image sur le texte ? Évidente au point que les grands médias tendent depuis quelques temps à l’ériger en postulat ? à l’appliquer au quotidien ? Oui, tout semble le démontrer, du moins depuis la Préhistoire jusqu’au XVIe siècle. À l’aube du genre humain, l’image fut même le seul moyen (sans doute même avant la parole) de témoigner des impressions et de communiquer entre individus. Ces images gravées dans le bois, l’os, la corne, l’ivoire ou la pierre, les plus connues étant surtout celles de l’art pariétal et rupestre, représentent cependant presque toujours des choses ou êtres concrets, même si elles pourraient ci et là suggérer une idée (affrontement, domination, soumission, quantité...).

Je dis bien « presque toujours », car il me semble probable que ci ou là et postérieurement à bonne part des dessins d’animaux, des signes mystérieux puissent déjà avoir représenté des abstractions (nombre, mort, naissance, danger, direction... et préfiguré l’écriture. Celle-ci, que l’on considère marquer avec la numérotation la fin de la préhistoire et le commencement de l’antiquité, naît donc avec le besoin de représenter et transmettre idées et abstractions. Simple con­ven­tion, bien sûr, cette frontière entre préhistoire et histoire, reste floue. Quand, par exemple, la quantité est-elle devenue nombre chiffré ? Quand dans telle grotte de nombreux cerfs auront-ils été représentés pour la première fois par un signe numérique accompagnant un dessin de cerf ? Nul ne le sait précisément, même les grandes lignes, il semblerait que les premières véritables écritures soient apparues avec la sédentarisation humaine et fussent plutôt le fait de civilisations agricoles et commer­çantes aux fins de comptabilité, d’inventaire, instructions, messages ou comptes-rendus.

Le rendement du travail dans ces civilisations agricoles étant beaucoup plus élevé que chez les chasseurs-cueilleurs-pêcheurs, l’homme disposa globalement de plus de temps libre. Il put donc employer de plus en plus ce temps disponible à se poser des questions sur des sujets sans utilité pratique immédiate comme l’astronomie, l’astrologie, mémoire et souvenir, sens de la vie et de la mort, spiritualité, morale, principes des rapports économiques, politiques et sociaux, justice et lois, sentiments, etc. Tous ces concepts partiellement ou entièrement immatériels, voire carrément abstraits, comme les interrogations d’ordre spirituel, seront soit impossibles à rendre par l’image, soit exigeront des explications ou un rendu bien plus précis et détaillé qu’elle ne le pourrait. C’est ici que l’écrit trouva son principal champ d’application et deviendra de plus en plus indispensable avec l’affinement de la pensée, des sentiments et de l’imaginaire, donc le besoin d’en préciser puis fixer l’immatérialité.

Ces sociétés sédentaires plus avancées, se virent cependant tôt organisées de manière à ce que ce temps libre pouvant être consacré à la réflexion, l’étude, la pensée et/ou à l’oisiveté fût réservé, aux religieux, à des « originaux » issus des classes dominantes et à des serviteurs rémunérés (scribes) ou esclaves. Pour tous ceux donc que nous qualifierons sommairement d’intellectuels et pour ceux qui les exploitaient, l’image ne suffit plus à communiquer idées et raisonnements de plus en plus complexes et céda au peu à peu au texte écrit, qu’elle ne servit plus en général qu’à illustrer. Le moment ou plutôt la période de cette transition varie énormément selon les régions et les peuples.

Cette prépondérance de l’écrit sur l’image chez les peuples sédentaires d’Eurasie resta durant deux à cinq millénaires l’exclusivité des élites. Mais pour les masses laborieuses, coincées en général dans l’ignorance et l’analphabétisme jusqu’au XIXe et XXe siècle, par leur rôle social essentiellement utilitaire, l’image resta au-delà de l’expression orale le principal vecteur de communication. Quantitativement on peut donc parler de suprématie de l’image sur le texte. Cet état de choses durera jusqu’à l’émancipation et l’alphabétisation des masses par les pamphlets, puis la presse populaire et les réformes successives jusqu’à l’école pour tous, suite aux nombreux mouvements sociaux et particulièrement aux révolutions française, soviétique et chinoise. Le gros du XXe siècle devint ainsi, avec l’alphabétisation et l’élévation culturelle et intellectuelle d’une bonne partie de l’humanité, l’ère de la suprématie du texte sur l’image.

Une victoire de l’écrit de courte durée ! En effet, suite à une activité professionnelle et/ou ludique toujours plus frénétique, le temps manque pour traiter en profondeur (réception, contrôle, examen, analyse, réflexion, suite à donner...) un bombardement permanent d’informations, d’affirmations et de sollicitations. Oui, on est trop pressés pour lire les textes sérieux en entier, les analyses pertinentes, les mots pour et les mots contre, les examiner à fond, y réfléchir. On ne prend plus la peine de se fatiguer « inutilement » durant un temps libre que l’on préfère laisser à la distraction. Le texte fatigue ; lire est laborieux. Conséquence : l’esprit s’ankylose. Suite ? Baisse de l’intelligence ? Je l’ignore. Mais en tout cas, retour triomphal de l’image qui peut être vite captée, quitte à ne pas en saisir certains sous-entendus ou finesses.

L’image permet de capter sans effort ni peine le message, la communication, la sollicitation, l’appel. Résultat et conséquence tout à la fois : depuis les années 80 (?), l’intelligence humaine des sociétés évoluées serait en baisse. L’évaluation du Q.I. moyen et autres estimations s’accordent. Si les avis (presse, Net, organes scientifiques) divergent sur quelques points et notamment les causes du phénomène, ils sont unanimes quant à l’effet. Déjà en juin 2018 Nathaniel Herzberg écrivait dans Le Monde « Le QI régresse depuis 1995 dans les pays développés ». Le lendemain, c’était Camille Gaubert dans Sciences et Avenir : « Le QI des générations nées après 1975 serait en baisse d’après une nouvelle étude norvégienne ». Puis, en avril 2019, Yann Lagarde écrit pour France Culture et France Info : « L’intelligence de l’humanité est-elle en train de décliner ? ».

Et je pourrais vous citer par dizaines des affirmations et/ou interrogations du même genre, tant dans la presse tradi­tionnelle que dans les sites internet, du moins en langue française, allemande, anglaise ou italienne, que je puis lire et comprendre. Mais plutôt que d’occuper une page entière de notre bonne vieille Zeitung avec un tas de références, citations et éventuelles traductions, page que notre rédacteur en chef ne m’ac­corderait surement pas, je vous suggère, si vous y tenez, d’approfondir le sujet sur Internet en cherchant par mots clés. Je pense par exemple, en allemand, à « Warum wir immer dümmer werden », ou en anglais à « Are we becoming stupid ? », ainsi que d’autres variantes du genre dans votre langue préférée.

Conclusions ? Je vous les laisse tirer, amis lecteurs. Quant à moi, je considère que, sans être nécessairement complémentaires, image et écrit ne s’opposent pas, mais répondent à deux besoins distincts, qui peuvent même, comme dans la bande dessinée ou le texte illustré, se renforcer et accroître mutuelle­ment leur efficacité. Dans les grandes lignes et sans jugement de valeur, la communication par l’image entraîne une réception surtout passive, lorsque le texte provoque une réception intellectuellement active. Exemple : Regarder une belle oeuvre d’art n’exigera de vous aucune peine, lorsque lire son analyse dans l’écrit d’un critique, afin de mieux en comprendre sa signification, vous demandera un effort intellectuel. La première approche fera sur tout appel à vos sensations, la seconde à votre raison. Émotions versus intelligence ? Pourquoi ? Personnellement, je préfère jouer sur les deux tableaux. Et vous ?

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 2 septembre 2020