Sens, Fleurs et Vues

La Galerie Schortgen (1) m’avait invité ce samedi 19 septembre à un vernissage qui, d’après le carton, se voulait pour le moins prometteur. Je me rendis donc selon mon habitude à la galerie bien avant le vernissage, afin d’éviter le trop d’affluence et pouvoir examiner les oeuvres d’art en toute tranquillité, mais aussi pour ne pas déranger les vrais amateurs et leurs contacts avec les galeristes et les artistes avec mes examens minutieux et mes questions. De plus – qui sait? – peut-être suis-je en l’occasion mu par un sentiment passager de quasi-exclusivité conforté une fois de plus par cet émerveillement que je cherche toujours et rencontre en visitant des galeries d’art. Voilà ce que j’aimerais vous faire partager à votre tour, amis lecteurs: cette primauté que je me suis accordée pour vous cette fois encore en retrouvant, plus magnifiques que jamais, les peintures de notre vieille connaissance Jean Moiras et en découvrant, distribués à travers la troisième dimension de la galerie, les sculptures délicatement sensuelles de

Silvia Siemes.

Authentique créatrice, cette exceptionnelle artiste travaille, malaxe, transforme et anime la matière vierge, l’argile, la terre qu’elle fait cuire et renaître comme terracotta en formes comme parcourues d’imperceptibles frémissements d’une sensualité aussi brute et rude par ci que fine et délicate par là. Notez toutefois qu’aucune gestuelle inutile ne vient parasiter la grâce des corps, des membres, ni mimiques superflues marquer les visages modelés. Cependant – là est le prodige – nulle uniformité! Leur présence à l’expression apparemment indifférente, ici hiératique, quasi-sévère, ailleurs mollement abandonnée et chargée de tendre sensualité, attire irrésistiblement l’œil du passant, du visiteur, s’impose à lui, le saisit et le séduit. Vous en doutez? Attendez d’avoir vu, ce qui vous donnera le droit de me traiter d’affabulateur; mais, entre nous, j’en serais fort étonné.

À cette enseigne et à défaut de terme approprié pour qualifier l’émotion que suscitent en moi ces céramiques charnellement humaines, je les appellerai sculptures et Silvia Siemes par conséquent une sculptrice. Et cette sculptrice vit le jour en 1960 à Fribourg en Brisgau, chaudron de l’artisanat et des beaux-arts, où bien de galeristes de mes connaissances aiment faire leur marché aux talents. Après le bac, elle suivit au BSZ Selb (Centre d’études techniques d’État Selb) une formation en modélisme et en céramique qui constituera la quintessence de son travail futur, ainsi que le design. L’étape suivante la mènera à Brème, où elle étudiera la sculpture à l’Académie des Beaux-arts et obtiendra sa maîtrise auprès du professeur Bernd Altenstein. À partir de 1992 elle expose ses œuvres dans différentes galeries, musées et institutions. De plus elle est régulièrement représentée depuis 2004 dans différentes foires de l’art à travers l’Allemagne et l’Europe.

C’est sans doute là, aux Beaux-arts de Brème, qu’elle apprit combien il est peu évident de transformer la matière élémentaire en représentation du vivant, du portrait, à notre époque, où l’on réalise des reproductions techniques de très haute fidélité et niveau. Songez aux hologrammes, à la photocopie 3d, etc. … Ou bien ce talent était-il déjà inné chez notre artiste? Mais au fond qu’importe, puisqu’elle ne joue pas à ce jeu là. Je veux dire celui de la copie banalement fidèle, qui n’a rien à voir avec l’art d’animer la terre. Ses œuvres sont pourtant parfaitement réalistes et même davantage, si faire se peut, puisqu’elles paraissent retenir (peut-être malgré elle) les sentiments du modèle tout en suscitant ceux du visiteur, du spectateur, du voyeur...

À ses figurations d’êtres humains, le plus souvent des femmes qu’elle représente et forme de ses mains, c’est justement en laissant le matériau à l’état quasi-brut, mat-calcareux, sans aucun lustre ni polissage, qu’elle donne toute leur chaleur et présence. Idem pour ce qui est des couleurs, qu’elle intègre à son argile en coloriant à peine les chairs et les habits dont elle revêt les corps de ses statuettes, qui, comme retenues, sobres, discrètes, quasi-pauvres, donnent une impression de sérénité qui peut même ci et là frôler la résignation. À moins qu’il ne s’agisse, comme on semble le penser à la Galerie 7 de Cologne, de «méditation sur l’existence humaine par les temps qui courent»? Quoiqu’il en soit, même après avoir quitté la Galerie, l’une ou l’autre des femmes sculptées par Silvia Siemes ne quittera pas aussi facilement votre coeur et votre esprit. Mais il est temps à présent de nous tourner vers le peintre

Jean Moiras,

qui est pour bonne part d’entre vous une vieille connaissance. Tout comme les fruits de ces vieux arbres qui ne cessent de donner de toujours nouveaux fruits aux arômes renouvelés, mais changeants et parfois surprenants, la plupart de ses tableaux d’aujourd’hui passeront à la postérité, en dépit d’une évidente continuité de style, comme un grand cru: les «Moiras 2020». Couronnement de vingt années d’amours luxembourgeoises? Sûr, mais pas exclusivement, loin de là! Cet admirable peintre a en effet commencé dès la fin des années soixante à éclairer bon nombre de villes françaises et autres lieux de sa peinture lumineuse. Parfois abstraits, le plus souvent semi-figuratifs, ses tableaux de paysages, objets, formes, géométries et couleurs sont lumière et surtout lumière, sa lumière, élément essentiel de sa vision créative.

Cependant, une fois découvert, cet étrange éperon rocheux, cette ville de «Luxembourg, Gibraltar du nord de l’époque romaine», semble être devenue pour Jean Moiras une véritable source d’inspiration jamais démentie. Peut-être répond-elle autant que son «incontournable, irremplaçable Venise», une autre de ses villes préférées, à son style unique, que Daniel Ruiz a qualifié d’abstraction figurative (2). En fait, Jean Moiras avait déjà exposé à la galerie Schortgen en 2000, 2002, 2004 et 2005, lorsque je le découvris enfin au printemps 2007, toujours chez Schortgen. Ses expositions suivantes, en 2008, 2009, 2014, 2016 et 2018, furent chaque fois pour moi et sans doute bon nombre d’entre vous un pur enchantement.

Aujourd’hui Jean Moiras nous présente également des quasi-abstractions, comme «Tentation Venise», où la géométricité quadrangulaire et la profonde harmonie des couleurs se disputent un symbolisme à découvrir, ainsi que des vues citadines, où il revient sur Venise avec le «Palais Persico», mais encore et surtout Luxembourg. Parmi ces dernières toiles créées et réalisées à son habitude sur base de croquis exécutés dans notre capitale, quatre m’ont particulièrement charmé l’oeil, autant par l’équilibre parfait de leur composition que par l’harmonieuse interaction et force à peine retenue de leurs couleurs. Il s’agit, mais c’est affaire de goût, de «Luxembourg», d’«Été Indien à Luxembourg», de «Quartier médiéval Luxembourg» et de «La corniche Luxembourg». En fait, la corniche, on la retrouve très souvent chez Moiras, qui semble particulièrement l’affectionner. Cependant, autant ses aficionados seront heureux de retrouver ses vues de Venise, de notre Corniche et ses plongées dans le Grund, autant les visiteurs de l’expo seront à coup sûr enchantés par ses arrangements floraux, dont ses «Bouquet exotique», «Bouquet Jaune» et «Pomme d’Amour» sont de parfaits exemples:

Après sa naissance à Chamalières (Puy-de-Dôme) en 1945, la vie de Jean Moiras fut une suite d’apprentissages, d’expériences et de voyages couronnés par des expositions collectives et personnelles sans nombre un peu partout à travers le monde... Ce grand voyageur qui, jeune homme, s’ennuyait dans son Auvergne natale, monta à Paris, y étudia à l’École des Beaux-arts, y apprit à connaître tout le monde, s’y fit un nom, omit de déchausser les pavés en 68, partit à la découverte de la France et du monde, revint toujours à l’Auvergne, mais n’y reste jamais longtemps. Un beau jour il trouva Venise, une autre fois le Luxembourg et particulièrement sa capitale. Il continue toutefois à explorer Auvergne et France profonde, leurs villes, villages, champs, hameaux et lieux-dits, à y poser son regard unique, c’est-à-dire curieux, émerveillé, moirassien, puis nous le livre. Que lui demander de plus? À vous de savoir et surtout d’aller voir!

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Jean Moiras et Silvia Siemes, du mardi au samedi, de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 20 octobre.

2) Je préfère ne pas l’accepter comme règle. Le style tellement typique de Moiras a, par exemple, fort peu en commun avec celui d’un Luis Merino, que l’on qualifie justement de figuratif abstrait.

Jean Moiras : Luxembourg

Freitag 25. September 2020