Roads of abstraction

Et voilà comment on nous présente, amis lecteurs, les «Routes de l’abstraction» dans un pays quasi-quadrilingue! De plus, une traduction française mot-à-mot, sans articles, serait incorrecte. Alors, je laisse en tête le titre original de cette exposition collective. De toute façon, ce n’est pas la première fois que madame Gila Paris, directrice de la Cultureinside gallery (1) présente quatre ou cinq artistes hors du commun en un «tir» groupé, où des talents pourtant très particuliers s’harmonisent d’une manière qui vaut vraiment la chandelle. Et elle nous donna déjà un exemple particulièrement réussi de cette harmonie en mai 2014 avec une exposition que je vous présentai le 22 sous le titre «Quatre fées et un magicien: Royal flush pour Neverland». Cette fois là les artistes étaient cinq, et même si aujourd’hui ils ne sont que quatre, vous retrou­verez, outre trois découvertes, notre vieille connaissance
Anja Klafki.

Revoilà en effet, avec ses éclairages d’une très grande sobriété, cette peintre et graveuse dont vous avez sans doute apprécié jadis la finesse de son «Neverland...». Toujours aussi concentrée sur l’essentiel au point de soumettre ses représentations du réel à un véritable minimalisme, elle nous interdit de qualifier son travail d’abstrait. Ce qui compte à ses yeux, ses sujets eux-mêmes, sont représentés de manière très stylisée, mais figurative. Tout au plus le cadre et le fond, qui représentent l’ambiance du tableau, peuvent se perdre dans des espaces souvent abstraits. Le dépouillement proche d’un certain vide de ses paysages ou fragments de paysage auxquels elle dénie tout romantisme, reflète bien son terroir natal baltique, la vastité des gris éthérés, verts pâles et bleus clairs des ciels, eaux et polders du Schleswig-Holstein. Même ses paysages de montagne n’échappent pas à cette sobre fuite des lignes de force. Et que dire de cette représentation d’iceberg en débâcle au milieu de «La mer», iceberg qui est le véritable sujet du tableau? Aussi, quand Anja Klafki affirme que sa peinture et sa gravure se réfèrent aux apparences de la nature et aux infrastructures humaines qui s’y insèrent, c’est encore son pays natal qui transparait. Née en 1967 à Eckernförde, elle a étudié de 1987 à 1988 l’histoire de l’art et de la philosophie à la Christian-Albrechts-Universität Kiel, de 1989 à 97 l’art libre à la Myndlista- og Handidascoli Reykjavik et à la Muthesius-Hochschule Kiel. Depuis 2010 elle vit, crée et enseigne Stuttgart.

MadC (née Claudia Walde)

est la première des trois artistes pouvant être véritablement considérées abstrait(e)s au sein du quatuor de nos ««Routes de l’abstraction»». Madame Paris nous informe que MadC, de son vrai nom Claudia Walde, est née à Bautzen (Saxe, RFA) en 1980 et est une des rares femmes ayant obtenu une réputation internationale dans le Street art et le Graffiti. Durant ses 22 années de carrière à ce jour elle a témoigné d’un engagement constant dans ces arts, où elle réussi des performances réellement exceptionnelles. Son style pictural y résulte tout naturellement enraciné dans une juxtaposition dynamique de figures aux couleurs vives qui capturent l’énergie de la rue. J’ai au fond de moi l’impression que c’est elle, MAD qui infuse et fait exploser sa propre énergie dans la rue ou les chantiers. Les tableaux qu’elle nous présente ici sont en quelque sorte des fragments d’explosions de formes et couleurs du genre que nous la voyons par exemple en train de réaliser sur https://www.youtube.com/watch?v=j_W6P44UhRw. Va savoir sur la paroi de quel mur ou building sa puissante polychromie «Untitled», qui vous attend comme tableau chez Cultureinside, eût-elle pu être imaginée, ou risque-t-elle encore de se voir projetée en dix ou cent-mille fois plus grand, ou encore davantage!

Hiroshi Harada,

lui, nait en 1942 au Japon, qu’il quitte en 1969 pour Paris, où il fera sa vie. Aussi est-ce dans la capitale française qu’il découvre l’abstraction occidentale à travers des peintres tels que Piet Mondrian, Lucio Fontana et Pierre Soulages. Et n’oublions pas Serge Poliakoff qui l’avait encouragé à venir à Paris, ainsi que Kasimir Malevitch dont certaines compositions l’ont évidemment inspiré. Mais il me semble qu’aucun de ces maîtres ne l’influença autant que Mondrian. Hiroshi Harada ne tente pas de révolutionner le monde de la peinture abstraite, mais y apporte une différence fondamentale: l’esthétique est essentielle et non la forme. En effet, quoique précédé d’une longue période de travail sur le rectangle et d’un certain confinement au monochrome et au noir et blanc, son art ne se résume pas aux principes de l’abstraction géométrique pure. Aujourd’hui, en regardant attentivement, on peut constater que les formes représentées ne sont pas toujours parfaitement géométriques. Il a de même accédé aux couleurs en commencent tout d’abord par enrichir sa monochromie de jaune(s). Ensuite, il a étoffé sa palette de surfaces rouges, mais dans une bien moindre mesure que Mondrian. Quant à ses figures bleues, comme on en voit dans son «Hommage a Maître Sogon Acahina», elles sont encore plus rares et réduites. En réalité, jouer très sobrement avec les couleurs et l’espace, signifie sans doute pour lui principalement d’essayer donner un sens ainsi qu’une sensibilité à ses toiles aux yeux de leurs spectateurs et admirateurs. Dans la tradition des anciens maîtres de l’art chinois et japonais, Hiroshi Harada utilise une règle pour eux essentielle: la pensée qui mène au geste supplante le geste lui-même. Mais n’est-ce pas du moins en partie vrai pour de nombreux artistes et notamment pour

Jan Kaláb,

cet artiste tchèque né à Prague en 1978, qui a débuté sa véritable carrière dans le Graffiti au début des années 1990? Sûrement, car si son adolescence est déjà marquée par le tournant historique constitué par l’essor de ce Street Art synonyme de revendications et de libertés, dont il sera vite conquis, sa véritable vie d’artiste sous divers pseudonymes, dont Cakes ou Point, ne s’y limitera pas. Après s’être déjà largement affirmé dans le monde de la peinture murale, Jan Kaláb s’inscrit à l’Académie des beaux-arts de Prague dont il obtient une maîtrise en 2006. De plus il s’affirme à côté du Street art aussi dans la sculpture et l’installation, puis principalement dans la peinture sur tableau. La toile remplace de plus en plus le béton et il développe une profonde attirance pour l’abstraction, le plasticisme, l’art cinétique et les jeux de profondeur, alliant parfois peinture et sculpture dans des variations infinies autour des thèmes du temps et du mouvement. Jan Kaláb peint sur des toiles ou autres supports, notamment en bois, qu’il construit généralement lui-même en formes et combinaisons variées. Ainsi que dans son tableau «Orange Radiance 2020-1» ses représentations abstraites tout en rondeurs et ses combinaisons quasi-infinies de nuances chromatiques très riches, quoique parfois bonbon, se résolvent très souvent en des sfumati d’une finesse rare.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre (tel. 2620.0960) jusqu’au 31 octobre. Ouvert du mardi au vendredi, de 14h20 à 18h30, samedi, de 11h à 17h30.

Anja Klafki : «La mer V»

Dienstag 6. Oktober 2020