Gao Xingjian : poésie du noir au blanc...

... de Chine, bien sûr! Voilà ce que pourrait vous faire supposer le nom de Gao Xingjian, écrivain, traducteur, dramaturge, metteur en scène, poète et peintre français d’origine chinoise et prix Nobel de littérature 2000, après un premier coup d’oeil aux vitrines de la Galerie d’art Simoncini (1). Certes, ce n’est pas la série de ravissants petits tableaux – autant d’encres de chine – que nous présente aujourd’hui la galerie, qui nous fera connaître exhaustivement cet aussi immense que polyvalent et poétique talent. Mais au moins permettra-t-elle à sa poésie comme à son art de le faire découvrir au Luxembourg à ceux– moi-même inclus – qui l’ignoraient. Mais il est tout aussi vrai, que nous découvrirons également cette infinie tristesse toute d’ombres et clairs-obscurs fort proches de ceux que Dante attribuait sans doute aux limbes et dont le grand illustrateur Gustave Doré dessina les tristes ombres. Ou pis encore? Gao Xingjian, lui, l’exprime de sa plume entre ses lignes très finement denticulées, ses courbes, masses, ombres et fantômes, ou bien l’écrit, ci et là, en quelques mots, vers, strophes et poèmes chargés d’un questionnement désespéré.

Seule la beauté, tabou suprême Disparaît en silence Elle est partie sans laisser trace (…) Chagrin insondable Détresse irrépressible À qui se confier ? (…) Tandis que dans ce monde Se répand l’indigence spirituelle

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Et comment mieux présenter le travail poétique du poète, qu’en évoquant ces quelques paroles ombrées d’une amertume certaine? Quant à ses dessins, et vous l’aurez compris avant même de voir son premier dessin, amis lecteurs, vous ne devez nullement vous attendre à quoi que ce soit de voyant, brillant, chatoyant ou spectaculaire. Sa peinture tout en finesse et proche de l’abstraction, mais sans complètement y disparaître, rappelle de très loin les gravures semi-abstraites et à peine colorées, mais profondément mélancoliques d’Anja Klafki, peintre allemande d’une génération de moins, mais à la vision – je pense – aussi pessimiste, que je vous présentai il y a quelques jours. Bien sûr, les encres de Gao Xingjian, tout en monochromie et en bien plus sombre, pèsent trois décades de plus, une vie pleine d’épreuves et une tout autre culture, ce qui peut également teindre sa mélancolie à lui d’une bonne dose de fatalisme.
Né à Ghanzou (Canton, province de Guangdong), en Chine, le 4 janvier 1940, Gao Xingjian a été déjà marqué durant l’enfance par la guerre sino-japonaise. Entre 1951 et 1957, au lycée de Nankin, le peintre Yun Zongyin lui ap­prend l’aquarelle et la peinture à l’huile. En 1962, après avoir obtenu son diplôme supérieur de langue et littérature françaises à l’Institut des langues étrangères de Pékin et avoir lu notamment Nathalie Sarraute, il traduit en mandarin des auteurs comme Eugène Ionesco, Jacques Prévert et Henri Michaux et écrit des poésies, ainsi que du théâtre, qu’il met également en scène. De plus, il continue à pratiquer assidûment la peinture à l’huile. Mais – surprise? – il se détourne abruptement de l’huile pour se consacrer à l’encre en 1978, et s’en explique ainsi: «Ma première visite à des musées européens en 1978 a bouleversé mon rapport à l’art. Jamais je n’avais admiré de chefs-d’oeuvre à l’huile en original. Quelle luminosité, quelle intensité, quelle onctuosité! Ma propre palette m’a paru terne, opaque. L’histoire dont j’étais porteur ne pouvait me permettre de créer, de progresser avec les armes occidentales: j’ai abandonné l’huile pour l’encre. Depuis je m’attache à enrichir la pratique du monochrome noir, maîtrisé dès le VIIIe siècle par Wang Wei de façon si inventive que ses éternels zélateurs, aujourd’hui encore, l’imitent sans innover.»
En outre je lis à présent sur le site de la galerie, qui emprunte ce texte particulièrement significatif au livre de Daniel Bergez, «GAO XINGJIAN Peintre de l’âme» (éditions du Seuil), que «Cette création inclassable et d’une originalité singulière prolonge et subvertit les deux sources auxquelles elle s’alimente. Elle reconduit et détourne la tradition des lettrés chinois liée à la calligraphie, en introduisant l’abstraction dans les oeuvres, et en les affranchissant de toute source littéraire. Simultanément, elle congédie les facilités et les poncifs de l’art “moderne”: au nom de son exigence éthique et esthétique, Gao Xingjian revendique l’humilité exigeante de sa démarche; il refuse la mise en scène du peintre, son exposition médiatique comme les stéréotypes véhiculés par un certain discours actuel sur la création. Ses œuvres sont naturellement destinées à être vues, mais elles ne visent à aucune démonstration spectaculaire; elles s’inscrivent plutôt dans une logique de contemplation qui sollicite l’intériorité du spectateur.».
Face aux encres de Gao Xingjian nous sommes, en effet, aussi bien confrontés à une logique qu’à une esthétique de contemplation, qui sollicite toute notre intériorité de spectateurs ouverts et réceptifs. Oui, tout est là, car l’artiste a beau s’être occidentalisé après avoir placé (souvenez-vous...) la peinture à l’huile occidentale loin au-dessus de la chinoise, désormais, avec ses sévères encres il les transcende toutes deux. Dans la plus pure tradition de la méditation orientale, la contemplation du philosophe, du sage, fût-il vécu, blessé, désabusé, ne veut ou peut (?) plus retenir, puis exprimer du monde qui l’entoure que l’essentiel. Et cet essentiel, que lui seul comprend et, ayant choisi de vous l’illustrer en le faisant glisser le long de sa plume, il ne vous le propose pas en vous livrant à son alchimie comme le ferait un créateur d’«oeuvres sans titre». Il vous le nomme.
C’est ainsi que, loin d’être aussi abstrait que d’aucuns voudraient faire croire son art, le tableau n° 1 devient «L’Évocation». Évident? Eh bien non, car ce qui pourrait être abstrait pour moi, me laissant toute liberté d’y voir, par exemple, quelque hummock-caverne épié (?) ou menacé (?) par un troll armé des pires intentions, le tout au milieu d’un paysage périglaciaire, ne l’est sans doute point pour lui. Ce que l’oeuvre lui signifie n’appartient qu’à lui. Mais il nous laisse libres de chercher ou d’imaginer tout le reste. Notez, que je n’ai pas dit «trouver», qui serait somme toute assez prétentieux. Par contre, ce que l’œuvre vous évoque, à vous, n’est qu’à vous. Dans le même ordre d’idées et, si possible, en plus explicite encore, vous apparaîtront ses «fantômes» dans le n° 2 «La Vision intérieure», ou dans «L’Orage», dont les lourdes draperies laissent peu de chances à ce qui s’en défend, ou dans «Le Marcheur», «L’Observateur», ou encore... À vous de le découvrir, sans faute!
Giulio-Enrico Pisani

1) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, coin rue Chimay, Luxembourg ville, ouverte du mardi au vendredi, de 12 à 18h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17h. Expo Gao Xingjian jusqu’au 31 octobre 2020.

L’Observateur

Mittwoch 14. Oktober 2020