Germaine Hoffmann dévore à pleine dents…

… ce temps qui, même quand il n’est pas « de chien », dévore, lui, impitoyablement ses créatures, voracement, inlassablement. L’esprit et la façon dont use Germaine Hoffmann, afin de jouer, via ses compositions et créations, du concept poétique virgilien du temps éphémère, fuyant irréparablement (1) contre le mythe grec fondateur d’un temps voracement dévorant (ses enfants), valent la chandelle. Et celle-ci nous aidera à comprendre, grâce à son éclairage fugace d’une oeuvre après l’autre, le titre original de l’expo, qui est votre prochain « must », amis lecteurs, mais aussi à en décrypter le titre : « Die Zeit ist ein gieriger Hund », qui signifie « Le temps est un chien vorace ». Lyrique versus tragique ? Passif versus actif ? Fatalitas versus furor ? Mais non, certainement pas ! Pourquoi donc chez cette artiste confirmée, une vision des choses devrait obligatoirement en exclure une autre ?

Ce n’est certainement pas le cas et si nombre de ses oeuvres peuvent évoquer la faim de vivre sa vie en y mordant à pleines dents, d’autres au contraire suggèrent au contraire l’esquive subtile et, sinon la fuite, tout au moins le gambit, dans son acception moqueuse italienne de « sgambetto », du croc-en-jambe. Mais à qui l’artiste s’adresse-t-il dans sa vision du temps vu comme un chien vorace, sinon, comme le veut tout mythe ou poème, sinon aux spectateurs de son spectacle apparemment immobile, donc à ce que recèle leur subconscient profond ? Que ce soit pour illustrer les faits et illusions de l’être à la manière d’Oscar Wilde dans un Dorian Grey en « elle », ou à leur poursuite par d’autres interprétations, aussi bien dans l’abstraction, que dans le graffiti, voire le symbolisme figuratif, ses créations (e.a. collages, assemblages, photomontages, installations) forment tout un univers.

Sa référence au chien (vorace ou moins) en fait-elle un univers cynique ? Je ne le pense pas, non, pas vraiment. Son univers m’appert plutôt, en dépit de ses abstractions, étrangement réaliste, du moins ci et là. C’est en effet un TOUT qui vogue, vole, s’insère et se veut même, prenante partie dans une folle sarabande de lettres, caractères, chiffres, signes et autres écrits qui me rappellent – d’assez loin, est-il vrai –, les tableaux d’un Ahmed Ben Dhiab ou d’une Lidia Markiewicz durant sa période abstraite. À vous donc et à votre curiosité d’aller le découvrir, d’y plonger et d’en explorer les mystères ! Ce n’est bien sûr que mon avis de vieil critique amateur, qui a bravé un temps de chien avec sa muselière de « personne à risque », sur les 3 km séparant son doux « chez-moi » du Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain (2), afin de se voir confirmer leur présentation en ligne. Et si je me suis fendu de cet article, c’est bien que je ne fus pas déçu. Aussi ne vois-je pas l’utilité d’ajouter mon grain de sel à l’excellente présentation générale et biographique de l’artiste, ainsi que de son travail, par les spécialistes du Musée, et je vous la cite ci-dessous.

« Le temps ne semble pas avoir d’emprise sur l’art de Germaine Hoffmann. Depuis près de cinquante ans, l’artiste luxembourgeoise produit des œuvres qui naissent d’un besoin de créer et de réagir au monde qui l’entoure – qu’il soit de l’ordre de l’intime ou bien plus vaste. Ses collages et autres techniques mixtes sont une rencontre habile entre recherche, expérimentation et hasard. Des journaux récoltés et déchirés aux couleurs et vernis continuellement (re)travaillés, les éléments composant les oeuvres de Germaine Hoffmann dégagent, une fois assemblés en une composition, une individualité et une intensité qui transpirent la soif de création et de connaissance propre à l’artiste. En s’émancipant dès ses débuts des tendances et des influences, Germaine Hoffmann permet à son œuvre de se mouvoir et de se déployer dans une contemporanéité perpétuelle.

Germaine Hoffmann est née en 1930 à Ospern (Redange-sur-Attert) ; elle vit et travaille à Luxembourg. D’abord femme au foyer pendant une trentaine d’années, Germaine Hoffmann suit de 1968 à 1998 de nombreux cours du soir et participe à des académies d’été pour étudier et se familiariser avec les différentes techniques artistiques. Au fil du temps, elle peaufine sa technique. Des collages de journaux, elle passe à un procédé propre qui repose sur un mélange de collage et de peinture sur bois poncé et verni en plusieurs couches, apportant profondeur et texture à ses oeuvres. Germaine Hoffmann a exposé régulièrement au Luxembourg. Elle a participé à des expositions personnelles et collectives en Allemagne, en Hongrie, en Suède, en France, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Pologne. ».

Germaine Hoffmann est aussi depuis très longtemps membre du CAL, Cercle Artistique de Luxembourg, dont j’ai déjà présenté nombre d’expos et notamment – souvenirs, souvenirs... – « Bzzzzz ...Mouches » à laquelle elle participa. Fascinante production du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel (Suisse), elle fut organisée en collaboration avec le Musée national d’histoire naturelle de Luxembourg et le CAL d’octobre 2006 à mars 2007 et j’en rendis compte dans nos colonnes en janvier 2007. Certes, près de trois lustres ont passé et aucun artiste ne reste très longtemps tout-à-fait lui-même ; Germaine Hoffmann moins que tout autre. Pourtant, quoique semblant plus qu’à son tour passer, sauter, voler d’un art à l’autre, tout en les reliant par des fils mystérieux, ou en les confondant comme l’acrobate ses positions successives par l’illusion optique due à sa vitesse, elle n’en pratique globalement qu’un seul : la VIE. Voilà pourquoi elle mérite d’être qualifiée de remarquable artiste telle que le philosophe Montaigne se définit lui-même « Mon métier et mon art, c’est vivre ».

Giulio-Enrico Pisani

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1) Virgile : « ... fugit irreparabile tempus... singula dum capti circumvectamur amore... » (... le temps fuit sans retour, tandis que nous errons, prisonniers de notre amour du détail -Wikipedia)

2) Casino Luxembourg - Forum d’art contemporain, 41 rue Notre-Dame, Luxembourg ville, expo Germaine Hoffmann jusqu’au 29 novembre.

(Photo : Mike Zenari)

vendredi 30 octobre 2020