Donald Baechler & David Brognon : Après le Pop et... au fond de la rue

Il semblerait, enfin, du moins depuis que je la connais, que la remarquable Galerie Nosbaum & Reding (1) expose surtout ses artistes par deux, l’un occupant l’espace principal, en face du musée et l’autre l’espace pour ainsi dire « romantique » accessible par une terrasse panoramique donnant sur la vallée de l’Alzette.

Cette séparation est d’ailleurs particulièrement bienvenue lorsque rien, ou presque ne relie les deux artistes. C’était le cas, du moins qualitativement, lors de la précédente exposition des artistes allemands Julius Grünewald & Stephan Balkenhol et ça l’est encore davantage aujourd’hui. En effet,

Donald Baechler,

qui occupe les salles du premier espace, n’a quasiment rien en commun avec son confrère David Brognon, sur lequel je reviendrai plus loin. La galerie nous apprend que l’artiste américain Donald Baechler, né en 1956 à Hartford (Connecticut), vit et travaille à New York. Diplômé du Maryland Institute College of Art, Baltimore, de Cooper Union, New York et de la Staatliche Hochschule für Bildende Kün-ste Städelschule, Francfort/Main, il est reconnu sur la scène internationale depuis le début des années 1980 et l’éclosion du postmodernisme. Ses oeuvres sont présentes dans d’importantes collections publiques et des fondations comme le Centre George Pompidou à Paris, le Guggenheim Museum à New York, le Museum of Contemporary Art de Los Angeles, le Museum of Modern Art de New York, le Museum of Fine Arts de Boston, etc. Nosbaum & Reding nous présente aujourd’hui sa première exposition personnelle à Luxembourg.

Donald Baecheler s’inscrit indiscutablement dans la vaste nébuleuse héritière du Pop art américain, mouvement qui n’a rien d’unitaire et qui ne correspond en aucun cas à une école. Galaxie apparue dans les années soi-xante avec Warhol, Lichtenstein, Johns et Rau-schenberg, elle s’éparpille très vite en photo- reproductions, collages, réalisme naïf, découpages, graffitis, abstractions, figurations, onirismes, compositions très réussies et d’autres sans queue ni tête, écritures de toutes sortes, où tout est permis et où l’on trouve du pire comme du meilleur. Autant vous avouer tout de suite que, à mon avis, notre artiste ne produit ni l’un ni l’autre. Je ne ferai que passer sur son unique sculpture présente, un bronze vaguement giacomettien d’un pied à l’esthétique aussi extravagante que son prix et m’efforcerai de vous présenter le peintre, qui, en tant que tel, ne laisse pas indifférent...

Parmi la douzaine de tableaux dessinés et peints sur papier ou toile (classique ou de jute) grâce à diverses techniques, j’en trouve deux passables, sept sont fort bons et un huitième, « Coin », de 2009 (craie, flashe (2), graphite et collages sur papier), extraordinaire. Il ne s’agit bien sûr que d’une impression personnelle, qui n’a rien d’un ukase, aussi est-ce en fin de compte l’appréciation de chaque visiteur per se qui est souveraine et non la mienne. Ce qui me parait, à moi, remarquable dans ces tableaux, ce ne sont pas tant les sujets d’un figuratif Pop puéril, simpliste et, au mieux, accroche-regard, mais bien les fonds ici figuratifs, là abstraits, magistralement travaillés, parfois quasiment sculptés à la colle et à la peinture ou agrémentés de divers collages. C’est donc dans la figuration discrète ou quasi-abstraite de ses arrière-plans beaucoup plus que dans le dessin figuratif naïf du sujet dominant, que le travail de Donald Baechler développe une puissance extraordinaire et donne toute la mesure d’un talent qu’il n’apprécie peut-être pas assez lui-même à sa juste mesure. Quant à l’artiste très polyvalent qu’est

David Brognon (The Plug),

il est nettement plus difficile à situer. S’exprimant aussi bien par la vidéo que par la photographie, la sculpture, l’installation, ou le « Néon-art », il n’hésite pas à mélanger les genres. Né en 1978 à Messancy, vivant et travaillant à Luxembourg, il est issu d’un « Street art », où il s’éclatait sous le pseudonyme « The Plug » (la prise). Mais cet art de rue, il semble n’en avoir quitté le béton, la brique et l’asphalte que pour mieux en appréhender la dramaturgie humaine : celle des femmes et des hommes dont la rue constitue nolens volens le milieu existentiel. David Brognon a tout de même eu du mal à la lâcher, sa « prise », lorsque, reconnu par le grand monde de l’art, il en a été absorbé (3), ce qui ne l’empêche pas – nostalgie de la rue qui le tient encore ? – de le mettre entre parenthèses, ce qui, en fait, vaut plutôt mise en exergue. Il a participé depuis 2003 à une bonne trentaine d’ex-pos collectives, s’est affirmé aux Etats-Unis, en Autriche, Suisse, Allemagne, Belgique, France et au Luxembourg dans une cinquantaine d’expos individuelles, et plusieurs musées exposent ses oeuvres.

À travers ses vidéos, installations et photographies souvent hermétiques, mais heureusement éclairées par leurs titres très évocateurs, David Brognon pose un regard à la fois poétique, décalé et engagé sur le monde de la rue et des marginaux. Les oeuvres de l’artiste stigmatisent la détresse et la violence mais s’ouvrent aussi à la vie et à l’espoir. C’est à juste titre que Mylène Carrière écrit dans Le Quotidien de ce 5 juillet, qu’« il aborde, dans ses oeuvres, la réalité brute et violente de la rue avec une distance métaphorique plus marquée à chaque nouvelle pièce. Très loin de vouloir instrumentaliser des sujets aussi marginaux que la drogue ou la prison, il leur donne un nouveau souffle, une dimension universelle et poétique... ».

Dans son oeuvre « I Am All Tomor- row’s Broken Hearts » (4), il montre un ensemble de ses travaux récents, partie d’un cycle sur la marginalité. Ses « sculptures » en néon, « Fate Will Tear Us Apart », retracent des lignes de destinée de paumes de mains de toxicomanes. Dans un tout autre style, ses photographies videostills de « Totentanz », Golden Shoot (5), tirées de créations vidéo, montrent des pieds dansant au rythme de l’oeuvre symphonique S.126 de Franz Liszt sur des paillettes d’or qui se collent à la peau comme une contamination. Et enfin, La Métamorphose, installation réalisée avec Stéphanie Rollin, est un ensemble de sculptures en forme de paravents parés de toiles d’araignée en chaînes dorées, se référant notamment à la séparation, à la dépendance et au secret. Étonnant !

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1) Galerie Nosbaum & Reding – 4, rue Wiltheim – Luxembourg vieille ville, près du MNHA, ouvert mardi à samedi de 11.00-18.00 h.- Expo Donald Baechler & David Brognon jusqu’au 22 septembre. 2) Le Flashe est une peinture acrylique–vinylique soluble dans l’eau, imperméable une fois sèche et s’adaptant à maints supports (papier, carton, verre, rhodoïd, terre cuite, bois, tissu).

3) « Victime » de son succès, il est notamment régisseur au MUDAM.

4) Le visiteur pourra toutefois se faire une bonne idée sur l’ensemble de cette oeuvre en feuilletant la sobre et intéressante monographie éponyme qui y est consacrée.

5) Danse macabre, sous-titrée paraphrase sur le Dies Irae.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 17 juillet 2012